L’histoire de l’ascension d’Emmanuel Macron lors de la présidentielle de 2017 a des odeurs de polars. Trahisons, chausse-trappes, faux amis et faux-semblants y sont légions. Mais surtout, c’est l’aboutissement d’un plan patiemment exécuté et l’histoire d’un homme qui trompe son monde comme personne. Récit.

« C’est un homme, c’est bête à dire, mais c’est exactement ce que j’ai pensé la première fois que je l’ai rencontré. C’est un homme avec un charisme fou. Peu importe ce qu’il vous dit, au bout de quinze minutes, toucher la lune semble aussi facile que balayer la poussière sous le tapis. »

Romain nous dit ça, tranquillement, dans un demi-sourire, d’une voix extrêmement maitrisée. Mais la vitesse à laquelle sa petite cuillère tournoie et tapote les bords de sa tasse de café nous donne un indice sur sa nervosité. Bien que nervosité ne soit pas le mot approprié. Dans ses gestes incontrôlés comme dans le ton qu’il prend parfois, affleure toute l’admiration qu’il portait à un homme qu’il a suivi pendant deux ans et demi.

Qui est Emmanuel Macron ?  En juin 2014, quand il quitte le poste de secrétaire adjoint de l’Élysée, c’est un jeune premier, un espoir de la politique. La presse a déjà commencé à parler de lui, sans plus. Le conseiller spécial du Président, Bernard Poignant, a rédigé une note dans lequel il écrit : « On le verrait bien en 2020 ou en 2021 à la tête d’une grande collectivité française ». La réponse de François Hollande tient en quatre mots, griffonné au Bic dans la marge « Garde cela pour toi ».

Et pourtant, la start-up Macron a déposé sa marque, en catimini, partout où il passait et partout où il passera. L’aveuglement d’Hollande quant à ses intentions en dit autant sur un monde politique usé, enfermé dans un carcan de règles et de recettes qui ne fonctionnent plus, que sur la capacité de dissimulation d’un seul homme et de ses proches.

Pourtant, les petits cailloux sont là, laissés de-ci, de-là, à qui voudra bien les entendre des années plus tard.

En 2004, Alain Minc entrevoit le jeune diplômé de l’ENA Macron. A la question « Où serez-vous dans trente ans ? », le futur marcheur en chef répond avec sang-froid : « Je serais président de la République. »

« Quand il est parti en 2014, le Ministre de l’Agriculture, Stéphane le Foll, lui adresses les salutations d’usages. Macron lui rétorque en désignant la cour d’honneur de l’Élysée : « Je reviendrais par là. »  

Une pointe d’admiration passe dans les yeux de Romain.

« Bien sûr, tous ses proches savaient. Je ne dis pas amis, je dis ses proches. Des gens en qui il avait toute confiance. Des professionnels de la profession, en quelque sorte. Ou des gens qu’il convertissait à sa cause. J’en fais partie. »

Le coup de filet de la Loi Macron

« Il faut se souvenir qu’à l’époque où il a été nommé à Bercy, Valls ne l’aimait pas du tout. Il lui fera du pied, bien après, retournant sa veste une ultime fois avant de s’envoler pour l’Espagne. Mais à cette époque, Valls voyait en Macron un danger. Non pas qu’il l’imaginait Président, il avait juste peur qu’il lui pique sa place de Premier Ministre. »

Romain soupire et lève les yeux au ciel comme il le fera pour deux gosses se disputant l’unique manette d’une console de jeu vidéo.

« C’est vous dire le niveau » ajoute-t-il pour entériner son point de vue. « Cette période a été fondatrice pour moi et mon engagement futur envers la République en Marche. J’avais l’impression, et pas que moi, mais tous mes amis de la fac, on avait l’impression d’assister à la fin de quelque chose. C’était très excitant. Soudainement, le dépit et la colère face à une vieille politique sclérosée depuis trente ans par les mêmes vieux gros bonhommes qui se disputaient le même vieux bout de gras, tout cela se transformait en espoir. »

Romain nous sourit nerveusement et anticipe notre prochaine question.

« Alors, bien sûr, toute sa garde rapprochée sortait de l’équipe de campagne avortée de Strauss-Kahn. Ça, je l’ai compris plus tard. Moi, ce que je voyais, c’était la force de conviction du gars, et basta. Combien de socialistes se sont convertis au macronisme quand ils ont été les témoins de son travail acharné pour faire passer sa loi ? Castaner, Leroy, Ferrand, ils datent de cette époque, tous ces ralliements. De ce vent nouveau de faire la politique. »

Romain dépose délicatement sa petite cuillère dans la coupelle, tâchant de café l’emballage d’un morceau de sucre. Il nous sourit et n’en diras pas plus. Tout juste se bornera-t-il a affirmer que la politique, pour lui, c’est bel et bien fini. Quand on lui demande les raisons d’un désamour, il hausse les épaules, fataliste.

« Certaines choses ne peuvent être pardonnées. »

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Ce récit et toutes les citations qu’il contient sont tirés d’entretiens ou des livres de Gérard Davet et Fabrice Lhomme Un Président ne devrait pas dire ça » et d’articles du Canard enchaîné.

La personne qui sert de fil rouge à ce récit a tenu à rester anonyme.