« Oui, oui » me bruisse-t-elle alors que j’extirpe avec des précautions de maître-bijoutier, un épais dossier que je dépose sur la table basse nous séparant. Ce dossier, c’est l’équivalent du Graal, c’est ce que j’ai dû promettre pour me retrouver ici, un dimanche après-midi, en banlieue chic parisienne, quand, du jardin, j’entends les cris des petits-enfants et les jeux des adultes.

Le premier contact n’a pas été cordial. Des phrases courtes, sèches et une méfiance qui ne sera jamais totalement levée. Je lui écris de longs textes sur Messenger; elle me répond par quelques mots. La discussion, difficile, ne se rompt jamais. D’autres groupes sur Facebook – eux aussi consacré à des affaires criminelles non-résolues – ont joué à l’autruche à moins de 5 mails échangés. Sylvie*, elle, administratrice du club, s’est prise au jeu du chat et de la souris. Dans sa tête, il n’y a pas de doutes. Je suis une souris.

Du fil à la pelote de haine

Depuis 2017, Sylvie règne s’occupe de la mise à jour d’une page Facebook regroupant près de 3000 membres. Boulangers, mécaniciens, retraités, notaires, chômeurs : dur de voir au premier abord un lien qui les unit tous, tant leurs parcours de vies sont disparates. Ce lien existe pourtant, c’est celui du fait divers. Mais le fait divers inachevé. Le fait divers que l’on se raconte en frémissant de peur, les lumières tamisées. Le fait divers qui auraient pu « nous arriver ». Le fait divers, surtout, dans lequel l’assassin n’a pas été arrêté. C’est à ce moment-là que le groupe de Sylvie entre en jeu. Ils auscultent la presse, s’échangent les informations, les différentes versions selon différents journaux et échafaudent des théories. Sans preuves, en imaginant parfois ce qui aurait pu se passer.

« On n’imagine rien du tout » rectifie-t-elle en haussant les épaules. « Mais si la police déclare, par exemple, que la scène du crime ne comporte aucune trace de lutte, cela nous donne une indication, un premier fil de réflexion. Et à force, avec tout les fils récupérés ici et là, on termine avec une grosse pelote de laine. »

Elle s’empare d’une photographie, la première que contient mon dossier, avec délicatesse. La fissure de ses phalanges caressent les craquelures de la vieille photo. L’œil gourmand, Sylvie opine du chef.

« Oui, oui » répète-t-elle, « je la connais bien cette photo mais c’est autre chose de la voir en vrai. »

Elle se lève et va récupérer dans le tiroir d’une armoire une épaisse liasse de documents. Les feuilletant à la va-vite, elle en tire une archive qu’elle me tend. C’est la même photo, plus colorée, imprimée en format A4.

« Les outils modernes sont nos alliés. Faire ressortir les couleurs, m’explique-t-elle, permet de déceler des détails qui ont été effacé. Par exemple, sur ma version imprimée, le regard de Julie est très clair. Elle est terrorisée. C’est évident. » 

« Et pour nous, ça c’est une preuve irréfutable. »

Je hoche la tête, l’encourageant à poursuivre.

« Pour nous, Julie connait le nom de l’assassin de sa fille. Elle sait et elle a peur. Dans toutes les photos post-disparition, son regard est toujours tourné vers son mari, toujours. Et, toujours, cette expression de terreur. »

Sylvie repose la photographie sur la table basse et s’enfonce dans son canapé en soupirant.

L’affaire de l’épouse terrorisée

Avec diplomatie, et en prenant soin d’intégrer un sourire dans chacun de mes mots, j’insiste :

« Mais, n’est-ce pas un peu imaginer que de voir dans la photographie de personnes que l’on ne connait pas une histoire cachée ? »

Sylvie balaie mon objection d’un geste.

« Bien sûr que non parce qu’il n’y pas qu’une seule photo. Il y a aussi tout un faisceau d’autres choses. Pour cette affaire… » commence-t-elle.

Parce que Sylvie parle des faits divers comme de ses affaires. L’affaire de l’épouse terrorisée, l’affaire du garçon disparu, l’affaire de la tête coupée. Elle les classe, elle les trie, elle imprime les discussions sur Facebook, stabylote les données importantes et les annotent. Et, tel Gideon Fell, sans jamais quitter son fauteuil moelleux, elle livre sa vérité à son groupe qui, à leurs tours, en débattent, pesant le pour et le contre, avant que l’affaire soit classée et la solution transmise aux autorités.

« Pour cette affaire » dit-elle, « des membres du groupe ont été interrogé le voisinage. ».

Je l’interromps, voulant en apprendre plus sur la méthode.

« C’est simple. Si l’un des membres est proche du lieu du drame, il se rend sur place et pose des questions aux commerçants, aux voisins. En totale bienveillance, bien entendu. Et cela nous permet d’avoir d’autres informations que la presse ne relaie pas. »

« Et ensuite, vous prévenez systématiquement les autorités ? »

« Bien entendu, je m’en occupe personnellement. J’écris un mail aux personnes chargées de l’affaire avec nos conclusions, les preuves que nous avons pu rassembler. »

« Et ? »

« Et j’ai un accusé de réception. Rien de plus. »


*Tous les noms ont été changé à la demande des intéressés.