17 mai 1995. Le cinéma Le Star projette « Petits meurtres entre amis ». Le projectionniste, Roland, est assis, impassible, dans le hall d’entrée. Il est grand, noueux et son regard fixe se perd dans l’horizon. il est comme ça, ses collègues le savent bien : insaisissable, froid ou mystérieux, les adjectifs varient selon qui le décrit. 

A 21H30, le téléphone de l’accueil sonne. Sa collègue décroche et lui passe le combiné. Sauf que non, pas vraiment. Ce n’est pas sa collègue qui décroche, il l’a juste convaincu que c’était elle qui avait répondu à l’appel de sa compagne. Parce qu’au bout du fil, il n’y a personne d’humain, c’est une voix féminine certes mais elle répète l’heure, seconde après seconde : c’est un réveil automatique, qu’il a programmé pour appeler à cette heure précise. Pendant quelques années, la standardiste sera persuadée d’avoir décroché et de lui avoir passé Carole, sa compagne. Il échange quelques mots laconiques, directs, froids avec sa femme-horloge et raccroche. Puis il annonce que cette voix de femme était bien sa compagne, et qu’elle partait à la maternité pour accoucher. Il doit la rejoindre. 

Les joues rouges, un semblant de vie semble enfin l’animer. Nerveusement, fébrilement, il explique la situation et se fait remplacer. Il rentre chez lui, en courant quasiment pour récupérer le sac de maternité et les deux chiens de Carole. Avant de repartir, il prend le temps d’appeler ses beaux-parents – qu’il n’a jamais vu – et leur annonce la nouvelle: 

Elle va accoucher.

Au bout du fil, les beaux-parents ne comprennent pas : « elle a accouché ? » demandent-ils. « Non, elle va accoucher » répète-t-il. C’est cette formule qu’ils trouveront étrange, cet appel qui les glaceront d’effroi. Roland était censé les appeler une fois l’accouchement terminé, c’est ce qui était convenu avec leur fille, pourquoi alors utilise-t-il ce mot, ce « va » ? C’est cet appel, qui plus part, les fera douter, les fera soupçonner ce gendre impersonnel. C’est cet appel, passé pour accréditer la thèse du « tout s’est bien passé, tout va bien, je réagis normalement » qui résonnera faux aussi pour Christian Binetruy, inspecteur chargé de l’enquête. 

23H. Roland arrive chez un couple d’amis à 20 kilomètres, chez qui il devait laisser les chiens. De chez eux, il appelle la clinique, pour avoir des nouvelles. Au procès, le chargé d’accueil témoignera: 

C’était faux, ses questions, son inquiétude, on sentait qu’il jouait un rôle.

L’appel est rapide, et ce qui l’entend semble le tétaniser. Une fois la conversation terminée, il se tourne vers ses amis, livide: 

Carole n’est pas à la maternité

Le voilà paniqué, il part dans les rues de Strasbourg, sans but, refait le chemin à l’envers, tente de trouver une trace de sa compagne, rend visite à un collègue projectionniste pour lui demander s’il n’a pas vu Carole. Las, il croise le chemin d’une patrouille de police à moto et il les alpague, leur demandant de l’aide. 

Ensemble, ils retournent à l’appartement au cas où Carole aurait rebroussé chemin. Ses clefs, son sac à main, son portefeuille ont disparu. Elle aussi. 

Le policier demande alors si le couple a eu une dispute. Roland le prend assez mal et insiste pour appeler des amis afin de prouver que tout allait pour le mieux. 

Entre-temps, l’agent remarque que la voiture de la disparue est bien à sa place, et que le carnet de santé du futur enfant trône sur la table du salon. 

Du soupçon à la certitude 

C’est une affaire hors normes pour les policiers. Pas de corps, pas d’arme du crime et aucune certitude. Une jeune femme disparaît entre son départ pour la maternité et son arrivée. L’hypothèse de la fugue volontaire est rapidement écartée tant Carole avait voulu devenir mère et au vu des difficultés qu’elle avait connu avant de tomber enceinte. Des 4 hypothèses de départ, il en reste 3 : l’enlèvement, l’accident et le meurtre. 

23 jours après la disparition de sa compagne, Roland lance un appel dans les médias et notamment sur les ondes de RTL (audio ci-dessus). Au journaliste, il avoue en off être inquiet. Il se sait soupçonné, la police a saisi dans voiture une couverture, une hachette et une pelle américaine. Il se dit serein néanmoins, car il n’a rien à se reprocher. 

Dans le même temps, la police recherche activement Carole et fait le tour des ambulances, des taxis, des maternités en France et en Europe mais Carole n’est nulle part. Pire, l’attitude de Roland commence à les alerter. Christian Binetruy, inspecteur principal à la police des mœurs de Strasbourg à l’époque, témoigne: 

Il n’avait pas un comportement de victime. Il était sur la défensive tout le temps. Notre première rencontre s’est faite chez lui et  il a proposé de lui-même, très rapidement, de vider le sac de son aspirateur, d’analyser les armes à feu qu’il possédait, de démonter le siphon de l’évier. 

Et puis il y a son attitude, froide, distante. Même ses amis ne savent pas qui est vraiment Roland. Les inspecteurs découvrent alors qu’il est déjà père de deux enfants, deux petites filles et que sa propre famille – parents et frère jumeau – n’a appris ce fait que tardivement. Pour parfaire le tableau, l’enquête menée dans son entourage met à jour l’existence d’une maîtresse. 

Les différentes hypothèses éliminées, une seule tient la route pour les policiers: celle du meurtre. 

Trois ans après la disparition, Roland est incarcéré pour enlèvement. 

Un corps et trois versions 

Roland est incarcéré, préventivement, dans l’attente de la fin de l’enquête et de ses conclusions. Une perquisition est faite sur son lieu de travail et les gendarmes découvrent des impacts de balles, faites par un 357 magnum que Roland est incapable d’expliquer. 

Un an plus tard, Roland reçoit une demande de la part de ses amis. Comprenant qu’il ne sortirait pas de sitôt, ils aimeraient récupérer un garage dans lequel il a entreposé quelques affaires personnels : meubles, livres etc… 

Roland demande alors à son frère jumeau de s’en occuper et de jeter ce barnum le plus vite possible, notamment une malle bleue contenant des livres. 

Aidé par un ami, son jumeau s’acquitte de la tâche. Le poids léger de la malle censé contenir des livres le fait un peu tiquer mais pourquoi pas. Le garage est nettoyé. Seulement voilà, arrivé à la déchetterie, ils la trouvent fermée. Et cette malle bleue le taraude. Ils décident de l’ouvrir et découvrent non pas des livres, mais des os. En masse. Ils paniquent, ne comprennent pas et repartent à la déchetterie le lendemain pour se débarrasser de tout ça. 

Mais le soupçon fait son nid dans l’esprit de son frère jumeau. Le frère qu’il savait innocent se transforme en meurtrier avéré. 3 jours plus tard, il contacte le juge d’instruction et dénonce Roland. 

Les os sont récupérés et le squelette est reconstitué. Il s’agit de Carole et d’un embryon. 

Mis devant les preuves, Roland modifie sa première version et avoue, non pas un meurtre, mais un accident. Voulant récupérer un meuble dans les sous-sols du cinéma avec sa compagne, ils sont tombés sur un revolver, posé là par inadvertance, et le coup serait parti accidentellement. Il aurait alors caché le corps dans un conduit, derrière l’écran d’une salle. 

Mais c’est une troisième version qu’l présentera au procès, celle d’un meurtre passionnel. Carole aurait menacé de le quitter et, fou d’amour pour elle et l’enfant, il l’aurait tué. 

Roland a été condamné à 25 ans de prison, dont 15 de sûreté.