C‘est une maison semblable à tant d’autres dans la rue, avec son petit jardin à l’arrière, son petit perron, son petit garage, sa petite allée. La petite rue qui y mène est bordée de petites boites, toutes semblables à celle qui nous intéresse. Les gens qui y vivent sont tous pareils, ils sont jeunes dans tout ce qu’ils entreprennent : jeunes diplômés, jeunes mariés, jeunes parents, jeunes salariés. Cette petite boite est leur tout premier acte dans la vie active, leur fondement, leur terreau. Pour différencier les petites boites les unes des autres, les gens qui y vivent rivalisent d’ingéniosité. Ici, une boite à lettre en forme de chalet suisse ; là, une façade repeinte en bleue ; plus loin, un parterre de roses blanches et de tulipes rouges. C’est une compétition qui ne dit pas son nom mais qui se devinent dans les regards en coin échangés au bord des routes. La petite boite de la famille Tupin passerait presqu’inaperçu. Elle est nue, blanche, et ne comporte aucun des signes particuliers qu’affectionnent les habitants du quartier.

C’est pour cette raison que les voisins n’ont pas tissé de réels liens avec les gens de la petite boite blanche. Pourtant, ceux qui y vivent – Sophie et Arnaud Tupin – ont emménagé il y a un peu plus d’un an. Mais jamais il n’était venu l’idée à Sophie d’investir dans un nain de jardin. Il faut dire qu’à l’époque, elle était enceinte et que son jeune époux débutait à peine sa carrière dans une banque d’affaire. Alors, entre agrémenter une façade et préparer le nid le plus douillet possible pour son enfant à naître, il n’y avait même pas eu de question à se poser. « La maison toute blanche », voilà ce qu’avait dit Sophie à la babysitteur. Et effectivement, elle n’eut aucun mal à la trouver.

Mélissa avait tout juste seize ans et était la petite dernière d’une famille comprenant 3 garçons, tous plus âgés qu’elle. Sa seule motivation était de financer le permis voiture que ses parents refusaient de lui offrir – quand bien même ils n’avaient pas fait tant de simagrées pour ses frères. Elle aurait pu en prendre ombrage mais décida d’en profiter pour prouver que sa volonté ne connaitrait aucune limite, aucun obstacle, aucune adversité. Elle avait choisi ce quartier pour ses résidants huppés, loin de ceux de la tour dans laquelle elle vivait. Ici, elle pourrait augmenter ses tarifs et parvenir plus vite à réunir la somme dont elle avait besoin. Elle avait parfaitement étudié le terrain avant de lancer sa petite entreprise. Elle avait identifié les boulangeries, les épiceries, tous les endroits que les habitants de ce quartier fréquentaient. Elle avait imprimé sur du joli papier cartonné rose et bleu son offre de service. Elle avait passé une semaine à déposer ses cartons dans les commerces alentours et à les distribuer dans les petites boites à lettres. Depuis trois mois, Mélissa régnait du haut de sa bonne réputation. Ce samedi soir-là, c’était la première fois qu’elle travaillerait pour les Tupin.

A peine avait-elle sonné, que Sophie lui ouvrit la porte. Sophie semblait à peine plus âgée que Mélissa. Blonde, à la taille irréprochable, sanglée dans une petite robe d’été, elle accueillit Mélissa comme si elle faisait déjà partie de la famille. En quelques minutes, elle eut l’impression de retrouver une meilleure amie. Sophie lui raconta la rencontre avec Arnaud, leur coup de foudre, le mariage précipité, la naissance du bébé, le bonheur sans tâche que le couple vivait. Les confidences abondaient, mettant Mélissa mal à l’aise sans qu’elle le laisse paraître. Des pas rapides derrière elle dans l’escalier mirent fin à ce flot de familiarité. Arnaud, sourire aussi blanc que la façade de la petite boite, à la musculature se dessinant sous sa chemise, entra dans la cuisine et ce fut pire. Il embrassa Mélissa comme l’aurait fait un de ses frères et se lança à son tour dans une vive démonstration du bonheur. Baisers intempestifs, rires plus grands que nature, le jeune couple finit par avouer que la perspective de passer leur première soirée sans Bébé Tupin les emplissaient d’une joie presque ivre. Mais leur second anniversaire de mariage méritait bien cela. En moins de temps qu’elle ne l’aurait cru, ils lui montrèrent le salon où Mélissa pourrait profiter de la télé après avoir couché Bébé Tupin. Ils lui donnèrent le numéro en cas d’urgence, vérifièrent que le repas de l’enfant était prêt à être réchauffé, listèrent quelques formalités et souhaitèrent à Mélissa de passer une bonne soirée. Sophie voulait absolument partir avant le réveil de Bébé Tupin pour ne pas que la séparation, temporaire, soit trop éprouvante. Ils embrasèrent donc Mélissa à tour de rôle et s’enfuirent, la laissant seule, dans une petite boite blanche toute vide.

La maison

Bien sûr, il y eut des craquements, des courants d’air inexplicable. Il y a toujours des bruits dans les maisons que l’on ne connait pas. Bien sûr, Mélissa crut entendre des pas au plafond ou un souffle froid sur son cou. Mais elle avait suffisamment d’expérience pour prendre tout cela pour le peu de chose que cela représentait : son imagination. Aussi, tenant à la main le babyphone, elle alla se préparer un sandwich dans la cuisine. C’est à cet instant que Bébé Tupin – ou Gaston pour ne pas le nommer – se réveilla. Elle monta aussitôt dans la chambre d’enfant pour découvrir une véritable caverne aux trésors. Le lit, au milieu de la pièce, était cerné par des tapis moelleux et des jeux de toutes sortes : piano d’éveil, mobile musical, peluches à foisons et même plusieurs à taille démesurée. Un ours en peluche gigantesque dans un coin de la pièce tendait ses bras molletonnés. Mélissa tressaillit d’enchantement. Elle aurait bien emporté toutes les peluches pour sa propre chambre. Elle souleva délicatement Gaston de son lit et entreprit de le bercer pour le calmer. Inconsciemment, elle se dirigea vers l’ours et finit par s’assoir contre lui avec délectation. Marmonnant des banalités à Gaston, elle referma un bras de l’ours sur eux et cala sa tête dans son encolure. « Il est gentil ton ours » chantonna-t-elle à Gaston en le chatouillant d’un bout de patte. « Elle est bien jolie ta chambre, Gaston » lui dit-elle avec une pointe de jalousie. « On fera de la girafe ce soir si tu es sage, mon bébé. ». Assise contre l’ours, Mélissa avait une parfaite vue sur la chambre et ses merveilles. Une girafe colossale montée sur roulette semblait la prier de la rejoindre illico presto. Près d’elle, un clown joyeux serrant une petite licorne était posé sur une chaise à bascule. Un autre ours, tout aussi grand lui faisait même face, à-demi caché par la porte d’entrée. « Allez Gaston, on va arrêter de rêver ! C’est l’heure de manger, on ira prendre un bon bain chaud et dodo pour tout le monde, tu veux ? » Gaston esquissa un sourire que Mélissa lui rendit, sans savoir que le drame était déjà en route et ne pouvait plus être évité.

Le body

Trois heures plus tard, Mélissa fermait la porte de la salle de bain, Gaston blotti tout contre elle. « Tu sens bon le bébé tout propre » lui dit-elle, respirant à plein poumon. « Miam, miam, je vais manger le petit Gaston ! » Elle déposa délicatement l’enfant dans son lit et lui fit un baiser sur son front. « Demain, à ton réveil, c’est ta maman que tu verras, Eh oui, mon bébé, dors bien ! ». Mélissa quitta la chambre, laissant la porte entrouverte et regagna le salon. Elle termina enfin la préparation de son sandwich et se fit même un plateau-télé. Calée dans le meilleur fauteuil, la télé allumée, elle s’apprêtait à dévorer son repas lorsque le babyphone se déclencha. Gaston pleurait. Elle mit moins d’une minute à le rejoindre. Gaston était dans son lit et, sans tout à fait comprendre comment il s’était débrouillé, il était à demi nu, son body sur ses chevilles. « Eh bien Gaston ! le réprimanda-t-elle, on n’aime pas son body, mon chéri ? » Se moquant de Bébé Tupin, Mélissa le rhabilla délicatement. Elle le berça quelques minutes pour le calmer et lui souhaita à nouveau une bonne nuit. Dix minutes plus tard, la moitié du sandwich dévoré, Gaston se remit à pleurer. Cette fois-ci, Mélissa le trouva en couche-culotte, son body uniquement maintenu par la cheville gauche. « T’es un petit Houdini, toi ! On va t’appeler Gaston Houdini, pas vrai, mon bébé ? » Patiemment, Mélissa rhabilla à nouveau l’enfant et le consola. « Et maintenant, tu dors, d’accord ? » Dix minutes plus tard, la notification d’un SMS la fit sursauter.
« Tout va bien ma chérie ? lui demanda sa mère. »
Mélissa prit en photo son plateau-télé dévoré et l’envoya à sa mère.
« Oui. Sauf que le bébé n’arrête pas de se déshabiller ! Il n’aime pas son body Spiderman, lol »
Dix secondes plus tard, babyphone et téléphone se déclenchèrent. Gaston pleurait à nouveau et sa mère lui envoyait le message suivant :
« Il a quel âge ton bébé ? Un bébé, ça ne se déshabille pas tout seul ! »

La vérité

Le body Spiderman était à nouveau accroché aux pieds de Gaston et celui-ci pleurait.
– Tu veux qu’on change ton body, mon petit Houdini ? lui dit-elle en chantonnant.
Elle récupéra dans l’armoire un body neutre, uni, tout blanc et entreprit de remplacer le Spiderman fuyant. Mettant ce body en boule, elle le jeta au pied du lit. « Et voilà, mon bébé, plus de Spiderman ! Maintenant, tu dors, tu veux bien ? » Regagnant le salon, Mélissa lut et relut le message de sa mère. Que devait-elle faire ? L’appeler ? Consulter internet pour des cas similaires ? Peut-être que Gaston était juste particulièrement habile ? Elle tournait et retournait, et les questions et le smartphone, sans arriver à prendre une décision. Et, à nouveau, le babyphone se déclencha. Aussitôt, Mélissa appela le numéro d’urgence. Arnaud décrocha au bout de quelques secondes.
– Bonsoir Monsieur Tupin, je suis désolée de vous…
– Est-ce que tout va bien Mélissa ? Il y a un problème ?
– Non, non, lui répondit-elle en gravissant les marches. C’est juste que Gaston a du mal à s’endormir et cela fait 3 fois qu’il enlève son body.
– Qu’il enlève son body ? Comment ça ?
– Oui, je le retrouve à moitié nu et…
– Il y a qui avec vous ?
– Personne Monsieur Tupin, je vous assure.
– Et dans la chambre de Gaston, il y a qui ?
– Personne, je…
– Décrivez-moi la chambre, Mélissa.
– Je… Attendez…
Mélissa venait d’entrer dans la chambre.
– Bah lui non plus tu ne l’aimes pas, mon petit Houdini ?
Elle prit Gaston dans ses bras pour calmer ses pleurs et poursuivre la conversation.
– Mélissa, décrivez-moi ce que vous voyez.
– Rien de particulier, Monsieur Tupin, les peluches, le grand piano avec les animaux dessinés dessus, la girafe, le clown, les deux ours…
– PARDON ? Qu’est-ce que tu viens de dire, Mélissa ?
– Je…
– QUEL CLOWN, Mélissa ?

La fuite

« Quel clown ? » Ces deux mots résonnèrent dans sa tête à mesure que son sang se glaçait dans ses veines, que ses poils se hérissaient, que son cœur cessa de battre un instant. « Quel clown ? » Cette peluche grandeur nature, assise sur la chaise à bascule, voyons. D’ailleurs, cette chaise à bascule avait-elle jamais cessé de bouger ? Qu’est-ce qui la faisait se balancer ainsi de manière à peine perceptible ? Et cette peluche, ce clown, ce maquillage, ce souffle… De toute ses forces, Mélissa poussa le lit de Gaston en direction de la chaise à bascule et hurla. Serrant Gaston contre elle, elle prit la fuite en apercevant du coin de l’œil le clown se relever derrière elle. Un bruit de fracas l’accompagna dans ses escaliers mais elle ne se retourna pas. Elle ouvrit la porte d’entrée et courut sans destination dehors, en hurlant à tue-tête. « A l’aide, à l’aide ! » Derrière elle, un clown et ses grandes chaussures tentaient de la rattraper. Des chiens commencèrent à aboyer, les rideaux des petites boites se soulevèrent. Un voisin sortit avec une batte et trois autres en pantoufles. Les quatre prirent en chasse le clown qui balança ses grosses chaussures pour gagner de la vitesse. Une voisine fit signe à Mélissa. Tremblante, en larmes, elle entra dans une petite boite bleue et refusa qu’on lui retire Gaston. Ce n’est que trente minutes plus tard, après l’arrivée des pompiers et de la police, lorsque Sophie et Arnaud Tupin arrivèrent, que Mélissa se sépara de Bébé Gaston et s’effondra sur le sol carrelé tout blanc de la cuisine, en état de choc.

Épilogue

L’homme qui s’était déguisé en clown pour assouvir ses fantasmes n’a jamais été retrouvé. Pour remercier Mélissa d’avoir sauvé leur enfant, les Tupin lui offrirent son permis de conduire et sa première voiture. Ils déménagèrent dans le mois suivant l’agression. Dans leur ancien quartier, une société de gardiennage proposa ses services “à des prix défiant toute concurrence”. Deux ans plus tard, Gaston eut une petite sœur. Les Tupin l’appelèrent Mélissa.


Les prénoms ont été changé à la demande des protagonistes.