Par Laetitia Styx


   « Je crois que votre père est en danger, Lætitia. »
   Je la sentais dans l’air, la virgule bien placée, mon prénom bien amené. Ces gens-là, disaient les amis de mon père, faut s’en méfier, c’est eux qui ont pavé l’Enfer. Ça te parle comme du velours, ça t’assomme à coups de vocabulaire et ni une ni deux, tu te retrouves loqueteux, à poinçonner dans une quelconque usine pour rembourser le peu de respect que l’on te prête. Y a des mots qui t’emprisonnent l’âme, qu’on a conçu dans le seul but de maîtriser les fortes têtes et de mater dans l’œuf tout espoir de rébellion.
   Je crois que votre père est en danger, Lætitia me dit-elle et sa voix ne tremble pas, et ses yeux vert-émeraude se plonge dans les miens comme si tout était normal, comme si nous avions une conversation banale, entre amies.
   Elle a du cran, la petite, je l’admets, mais on ne me la fait pas. Les filles de vieux singes connaissent leurs tours par cœur et je sais flairer le danger quand il se présente. Cette fille klaxonnait les embrouilles pas fraîches à plein nez. Elle a du cran, certes, et se fout que je maintienne mon bras sur sa gorge, la pressant contre un mur humide, à l’abri des regards des grands boulevards.
   Je desserre mon emprise et récupère mon appendice, le laissant ballotter, écartant toute menace. Elle ne s’enfuit pas, elle reste plantée là, à me regarder de ses yeux brillants. À nouveau, j’ai la chair de poule, façon Spiderman, mes poils se hérissent comme la première fois que je l’ai aperçue.
   Elle était dans l’ombre depuis pas mal de temps, dans le décor à chaque fois que je sortais du lycée. Elle n’était pas plus âgée que moi, mais babiolée des pieds à la tête. Elle suivait chacun de mes pas, faisant des arabesques invraisemblables pour échapper à ma vue à chaque fois que je me retournais. Peine perdue. Elle faisait tache, comme une fille de joie à un dîner chez les Rothschild. Sauf que là, c’était l’inverse : ma Collante en était, de la haute. Elle avait beau faire sa timide, je les reconnaissais direct, moi, les petites filles-tirelires, les pétées de thunes dans la soie. Elle était de ce genre-là, à ne pas mettre un pied dehors sans le dressing de Dior à ses basques. Elles sont toutes ce genre-là de toute façon, les bien-nées : la peau blanche et cet air de ne pas comprendre ce que la vie nous coûte, à nous, les sans pognon, les sens-pas-bon.
– T’en sais quoi toi, d’abord ? lui rétorquais-je du tac au tac. Et puis, comment tu sais mon prénom ? On n’a pas chassé les Pokémons ensemble, il me semble ?
– Je m’appelle Élora.
   Bien sûr, pensais-je par-devers moi, même leurs prénoms doivent péter plus haut que leurs culs.
– Pourquoi tu me suis ?
– Je ne te suis pas, tenta-t-elle.
– Te fous pas de ma gueule, La Collante, ça fait des semaines que tu me guettes à la sortie du bahut. T’es de quel quartier, toi ?
– Je mène une enquête.
– A ton âge, la dinde veut déjà se faire volaille ?
   Elle n’eut aucune réaction et je supposais que l’allusion volait trop haut pour l’apprenti poulet.
– T’es de la police ? T’enquêtes sur quoi ? insistais-je.
– Je… Je ne suis pas sûre…
   À ces mots hésitants, elle baissa les yeux et prit la poudre de saperlipopette ou un truc du genre qui fait décamper plus vite qu’un feu aux fesses.
   Je ramassais mon sac sur le sol, certaine que La Collante referait surface tôt ou tard, et je repris ma route.


   Il y a des mots qui n’ont pas de paroles, il faut s’en méfier de même. Les « je reviendrais » surtout, les « je te le promets », ou, pire, son corollaire, « tu peux compter sur moi ». Oui, il y a des mots propres sur eux, mais qui n’en sont pas moins de fieffés petits traîtres. L’Autre Madame m’en a appris des mots, elle n’en a pas peur, loin de là. Sans les mots, l’Autre Madame ne serait pas propriétaire de son bar, sans les mots l’Autre Madame ne pourrait pas offrir un modeste trois-pièces, mois après mois, à mon bon à rien de père pour d’obscurs services rendus à l’époque où je n’étais pas née.
   L’autre Madame, c’est ainsi qu’ils la surnomment, tous, les habitués du café comme ses plus vieux amis, qui souvent sont les mêmes. C’est que l’Autre Madame, avant d’avoir sa vie à elle, était dans l’ombre de la vie des autres. Puis les gars de la mondaine l’ont mis à l’ombre pour de bon, pour quelques années, pour qu’elle se rachète une conduite.
   L’autre Madame, avant ce coup d’arrêt, en fréquentait du beau monde, du sous-secrétaire d’État au sous-gratin du show-business, elle passait de l’un à l’autre au gré des billets verts et doux qu’elle amassait. L’Autre Madame n’est pas une dame fréquentable, ni elle, ni mon père, ni toute la faune qui les entoure. Mais c’est là que j’ai grandi, dans un milieu de barbots, de monte-en-l’air et de brigands. Et après tout, pourquoi pas ? Je ne suis pas une héroïne de papier, je ne suis pas la bonne copine à qui l’on peut se confier, je ne suis pas toute une liste de personnes toutes plus fréquentables les unes que les autres. Que cela soit clair, je ne suis pas de celles qu’on voit sur les écrans, qui triomphent de l’adversité en maniant taekwondo et humour second degré. Je suis ce que je suis et je trouve déjà que cela fait trop pour une seule fille. Je suis une fille de vie mauvaise. Une vie de débrouilles et d’arnaques, une vie du trottoir d’en face, une vie que les honnêtes gens condamnent.
– Y a ta Fleur-De-Fric qu’est venue rôder, me prévint l’Autre Madame tandis que je pénétrais dans son bar.
   Je mis quelques secondes à comprendre que ma Collante et sa Fleur de Fric étaient une seule et même personne. L’Autre Madame a le génie des surnoms. Il faut dire que dans ce milieu on enfile des surnoms comme on enfile des cagoules : ça dit tout et ça ne montre rien. C’est la seule carte de visite, le seul titre de noblesse des racles-bitumes.
– Ton père travaille, assieds-toi, je te sers un coca.
   Je m’installais à l’une des nombreuses tables vides et saluait de loin Raymond-Je-Sais-Tout et Louis-Sept-Lieux. C’est une petite partie du gang des Pachydermes, comme les a baptisés l’Autre Madame. Les Pachydermes, ceux qui s’en sont tirés, qui ont pu se retirer sans perdre la vie ou la liberté. Non pas qu’ils n’aient pas fait de taule – ils en ont tous fait, mon père y compris à ce que j’ai saisi – mais ils en sont arrivés là, en âge on ne sait comment, copains clopant dans un bar semi-louche et rangé des voitures.
   Il y a là, au comptoir, Raymond-Je-Sais-Tout, aux lunettes noires et à triple foyer. Quand il vous regarde, on comprend que ses lunettes ne sont qu’une mesure de sécurité, un garde-fou pour que ses deux yeux restent en place, à l’abri derrière les verres, près de leurs petites cavités crâniennes. Plus jeune, Raymond-Je-Sais-Tout dévorait les livres de vulgarisation scientifique, tant et tant qu’il voulait en faire son métier. Il s’imaginait Professeur Nimbus dans son laboratoire secret au cœur de la capitale, testant formules et procédés pour le bien de l’humanité. Ses amis l’ont appelé Raymond-Je-Sais-Tout pour se moquer de lui, parce qu’il répondait à des questions que personne ne lui posait. Pourquoi les vaches ne descendent pas les escaliers ? Pourquoi le ciel est bleu ? À quelle température fond une serrure ? Il est resté le même, plus vieux, plus lent, mais à la curiosité intacte et avalée par la technologie. Il a troqué ses livres pour un smartphone qui ne le quitte jamais, qui est toujours placé en évidence. « C’est mon éminence grise » qu’il dit dès qu’il le tripote et ajoute quand il croit que je n’écoute pas « Tu te rends compte de notre efficacité si on avait eu ça dans le temps ? »
   À ses côtés, Louis-Sept-Lieux acquiesce, il acquiesce si bien que moi je l’aurais surnommé Oui-oui. Louis-Sept-Lieux ne cherche pas les ennuis, jamais, ni les conflits. En cas d’embrouille, Louis-Sept-Lieux court et fuit loin du grabuge. À l’époque, il jouait le leurre, l’appât. Quand les condés débarquaient, Louis-Sept-Lieux était sur les starting-blocks, prêt à les faire courir, les éloigner du lieu du méfait. Il jouait avec eux, ralentissant pour leur faire croire qu’il était à leurs mercis et accélérant sans effort pour les distancer. Le jour où la police lui a mis le grappin dessus, il a pris d’un coup vingt ans d’âge et a cessé toute course.
– Profites-en pour faire tes devoirs, m’intima l’Autre Madame en faisant claquer le verre de Coca-Cola pour me faire sortir de ma rêverie.
   Depuis la disparition de ma mère, à l’aube de mon deuxième anniversaire, l’Autre Madame avait pris à cœur mon éducation. Elle exigeait non seulement une assiduité exemplaire, mais des notes au-dessus de la moyenne, quelle que soit la matière. Elle, elle n’avait pas reçu d’éducation, enfin pas celle de ce siècle, alors elle compensait. Elle était de l’époque où la femme se taisait sur autorisation de son époux, où la femme apprenait à récurer les sols avant d’apprendre à penser. Pour y échapper, elle avait joué de son corps et de celui des autres.
– Ta Fleur-de-Fric, là, c’est une goudou ?
– J’en sais rien !
– Et toi, t’en es une ?
– Mais non !
– Si c’est ta petite amie, y a pas la peine de se cacher, en prison ça foisonne, je sais ce que c’est. J’ai vu.
– Mais non, je ne sais même pas qui elle est, ça fait trois semaines qu’elle me suit.
– Hey, apostropha Raymond-Je-Sais-Tout, tu veux qu’on demande à Jojo-La-Mandoline de s’en occuper ?
– Dis pas de conneries, le vieux, rétorqua l’Autre Madame en s’éloignant de moi, il ne peut plus se déplacer sans son déambulateur.
– Justement, ça trompe l’ennemi.
   Elle haussa les épaules.
– Tu vois bien que ce sont des histoires de gamines.


   Je mens souvent, pour la bonne cause : la mienne. Mon père aussi ment pour la bonne cause : la mienne. Ils ont ça en commun, les papas : ils mentent pour ce qu’ils ont de plus précieux, leurs filles. Et puis c’est mieux qu’une mère, un papa. Une mère, ça vous aime direct, ça ne réfléchit pas, ça vous aime et puis voilà. On ne gagne pas son amour, il coule de source quand elle vous regarde en pensant « voilà ce qui a ravagé mes entrailles. » Alors qu’un papa, ce n’est pas gagné d’avance, les mots qu’ils vous lancent ne sont pas tous à la même taille.
   Mon père voudrait me faire croire qu’il a un métier honnête, un métier dont on fait la promotion dans les jeux télévisés, un métier sans danger pour les heures de grandes écoutes. La vérité, c’est que mon père est faussaire. Notre appartement est rempli de copies de grands maîtres, de tubes de peinture et de toiles à demi-achevées. Il y règne une odeur d’éther et de dissolvant. Même l’arrière-cour du café sent les pinceaux passés sous l’eau à la va-vite.
   En grimpant les escaliers extérieurs, je crus apercevoir du coin de l’œil une ombre se cachant hâtivement derrière l’unique platane. Ma Collante, sans doute, pensais-je, en haussant les épaules et en ouvrant la porte de l’appartement.
   La Joconde me faisait face. Pas celle du Louvre, bien entendu, mais sa réplique exacte. Mon père était confortablement installé dans un fauteuil qui l’avalait. Un verre à la main, il contemplait le tableau, les yeux dans le vide, comme perdu. Il ne prêta aucune attention à mon arrivée, pas plus qu’à mes va-et-vient entre la cuisine et le salon, plongé dans ses pensées et dans sa contemplation du tableau.
– Papa ? finis-je par lancer.
   Il sursauta, renversant un peu de son verre sur son pantalon.
– Oh Lettie ! Je ne t’ai pas entendu arriver.
   Il se leva précipitamment et posa son verre sur une table basse à proximité. Malgré son âge, mon père était souple et bougeait comme un chat, rapide et précis. Ses longs doigts maigres, qui me faisaient penser à des pattes d’araignées, se saisirent d’un antique cadre en bois posé contre le chevalet.
– Tu tombes bien, tu vas m’aider. On va recadrer le tableau.
   Après l’avoir déposé sur une surface stable, j’ôtais tous les clous à l’arrière de la toile, puis, lentement, nous retirâmes la peinture.
– Une bonne chose de faite, dit-il en observant l’intérieur du cadre, soucieux. Une minute.
   Il l’enveloppa dans du papier bulle et partit en direction de ma chambre. 
– Je mets ça dans ta chambre pour le moment, je verrais quoi en faire plus tard.
   Avec délicatesse et mon aide, mon père installa le nouveau cadre puis recouvrit La Joconde d’un voile blanc.
– Bien, une autre bonne chose de faite !
   Il contempla la pièce d’un regard circulaire. Des livres sur Picasso encombraient son bureau, et sa palette de peinture, toute sèche, traînait sur un coin de table.
– Qu’est-ce qu’on mange ? demanda-t-il distraitement.
– Le frigo est vide.
– Je n’ai eu le temps de rien faire, tellement de possibilités… Allons dîner chez Rose.
   Rose était le prénom de l’Autre Madame, et mon père ne l’employait qu’en cas de grand stress, quand quelque chose le préoccupait intensément.
– Tout va bien, papa ?
– Bien sûr Lettie, bien sûr… Descendons.


   La journée, tout le monde y parle à mots couverts, une main devant la bouche pour rattraper au vol les mots trop vite lâchés. Le bar de l’Autre Madame bruisse alors de conspirations et d’informations partagées sous le sceau du secret. Un silence qui en dit long y règne en maître et les gestes et postures sont laissés à l’interprétation.
   La nuit venue pourtant, c’est une tout autre affaire et les commandes se hurlent entre éclats de rire et éclats de voix. L’Autre Madame ne dresse qu’une seule grande table et tous ses clients y partagent le dîner. Les discussions se croisent et s’entremêlent, le fil de la conversation se fait labyrinthique. « La nuit, explique l’Autre Madame, nous appartient, elle est à nous, on doit faire du bruit pendant que les zôtres se cachent dans les alcôves pour assouvir leurs vices. »
   La nuit, le silence est pour les gens de la haute, qui feutrent leurs mots dans les soirées mondaines. La nuit, le bruit est à nous, en pleine lumière, pour que les honnêtes gens nous entendent, de loin, comme une menace perpétuelle.
– Tu ne comprends pas à quel point c’est génial ! explosait Raymond-Je-Sais-Tout en tapant du poing sur la table.
   J’allais m’installer à côté de lui, tandis que mon père, faute de place, prit la chaise à l’autre extrémité, coincé entre Rémy-Gros-Bras et Marcel-Gros-Ventre.
      À la base, Rémy-Gros-Bras et Marcel-Gros-Ventre étaient de vrais jumeaux. Indissociables, ils étaient de toutes les filouteries alambiquées que préparait Raymond-Je-Sais-Tout. Comme au théâtre sur les grands boulevards, l’un entrait en scène quand l’autre s’éclipsait et les victimes ne savaient plus où donner de la tête. Ils en étaient encore à se demander qui leur voulait autant de mal, que l’argent avait disparu depuis belle lurette. Parce que c’était ça, la spécialité des Pachydermes : les arnaques à long terme, le riche siphonné et pressé, sans un tir d’arme à feu. C’est leur gloire, leur fierté, d’avoir eu cette carrière sans une goutte de sang sur les mains. Une fois sous les verrous pourtant, les jumeaux avaient réagi différemment. Rémy-Gros-Bras s’était jeté à corps perdu dans le sport pour oublier sa condition de prisonnier. À plus de soixante ans, son corps n’était que muscles saillants. Une baffe de sa part vous faisait voir trente-six chandelles. Son frère quant à lui s’était abandonné en tout point. La prison avait été un signe de fin de vie professionnelle. Et s’il faisait le même poids que Rémy-Gros-Bras, il était loin d’avoir la même musculature. 
– Mais qu’est-ce que tu veux qu’à mon âge, je me mette à ça ? s’étonna Jojo-La-Mandoline en montrant dédaigneusement le téléphone portable de Raymond-Je-Sais-Tout.
    De tout le gang, Jojo-La-Mandoline était celui que le temps avait le plus abîmé. Cela arrive parfois, que la vie s’acharne sur quelqu’un, sans raison apparente. Pour Jojo, rien n’avait été simple. Ni son enfance – violente et désespérée – ni son adolescence – violence et désespérée – ni même son âge adulte – violente et désespérée. On aurait pu croire que l’âge de la retraite sonnant, les ennuis resteraient à sa porte, par courtoisie. Que nenni. Il était ironique qu’un homme ayant fait relativement fortune en agissant hors des cadres, se fasse déposséder de tout par une bande d’affamés sans foi mais loi sous haute protection étatique. Huissiers, banquiers, courtiers, et autres charognes n’avaient eu de cesse de le piquer tant qu’il bougeait encore. Quand, enfin, exsangue, il crut pouvoir profiter de ce qu’il lui restait, un AVC le cloua une poignée d’années à l’hôpital. Aujourd’hui, affaibli et maigre comme un clou, il ne se déplace que fermement agrippé à un déambulateur. Mais sa rage, elle, est intacte. Elle bouillonne à l’intérieur de lui et le jour où il reprendra pied, il ne fera pas bon d’être témoin de sa fureur.
– Tu comprends rien à rien, c’est le futur !
– Ah oui, se moqua Jojo-La-Mandoline dans un tremblement de lèvre. On est le futur !
-Regarde, bougre de con.
   Puis se saisissant de son smartphone :
– Siri, où Jojo-La-Mandoline peut-il rencontrer des veuves célibataires ?
– À qui il parle ?
– Une agence matrimoniale se trouve rue de la bohème, lui répondit une voix féminine.
– Qui parle ? T’as une opératrice dans ton téléphone ?
– C’est une intelligence artificielle. Elle a réponse à tout.
– Demande-lui comment que t’es devenu si con, lance Rémy-Gros-Bras.
– Siri, Rémy-Gros-Bras a-t-il une chance de sortir avec toi ?
– Non.
   Tous s’esclaffèrent.
– Même en virtuel, tu te prends un râteau.
– J’ai plus de chance que l’obèse.
– Dans tes rêves, rétorqua Marcel-Gros-Ventre. Mais c’est pas mal, Raymond, au moins t’as une présence féminine dans ta maison, y a un début à tout.
   Raymond-Je-Sais-Tout rougit violemment et haussa les épaules en rangeant son iPhone, pendant que le groupe riait à gorge déployée.
   Le dîner se passa ainsi, entre souvenirs glorifiés et insultes déguisées. Pas une seule fois mon père ne prit la parole. De fait, à la fin du repas, lorsque je lui jetais un œil, sa chaise était vide.
– Papa est parti ? demandais-je étonnée à Raymond-Je-Sais-Tout.
– T’es amoureuse toi, non ? Ça fait trente minutes au moins qu’il est sorti !
   Je fis un signe à l’Autre Madame et sortis du bar. La nuit, noire, fourmillait de sons plus ou moins familiers. En fermant les yeux, certains devenaient inquiétants. Le pas trébuchant d’une ombre s’approchant, le cliquetis d’une chaîne s’agitant sans un brin de vent en bas de la rue et les voix tamisées de conversations étouffées. Il est amusant de constater que tout prête à une double lecture.
   Je fis le tour du café et montait quatre à quatre les escaliers. La porte était entrouverte. Une odeur de rose piquante me heurta les narines. Je toquais à la porte, par réflexe :
– Papa ? murmurai-je.
   Aucune réponse. J’ouvris la porte. Le voile blanc qui recouvrait La Joconde était à terre, son chevalet renversé. À ses côtés, gisant dans une mare de sang, mon père, les deux yeux grands ouverts.
– Papa ? redis-je mais cette fois terrifiée, refusant de comprendre ce que je voyais.
   Puis les détails atroces me sautèrent aux yeux. Le petit trou rond au milieu de son crâne, le filet de sang qui s’en écoulait et les petits morceaux grisâtres jonchant le sol.
   Je poussais un hurlement, un hurlement de gosse, un hurlement de petite fille effrayée.


   Je pleure à pluie fine et continue. Assise dans l’ombre, au fin fond du bar, plus personne ne prête attention à moi. « Il faut appeler la police » affirme quelqu’un quelque part. « La police ! Si la police s’occupait des gens comme nous, ça se saurait ! » s’offusque un autre. « Parlez plus bas ! » intime l’Autre Madame en faisant un signe de tête dans ma direction. Et je comprends que c’est ce à quoi je suis condamnée. À des messes basses, à mon dos pointé du doigt, à des murmures sur mon passage. « C’est elle » dira-t-on et je les entends déjà la compagnie des gens mieux lotis que moi. « C’est elle, celle dont le père a été tué d’une balle dans la tête – Tu parles d’une famille – La mère n’était pas une maquerelle ? Enfant de putain ! » Je suis la montrée du doigt, l’orpheline sanglante, la graine de criminelle. A jamais. Rien de plus qu’une mauvaise herbe, mal éduquée, mal entourée au chemin tout tracé.
   Je sens des doigts dans ma main qui se glissent, des doigts réconfortants, des doigts qui enserrent les miens.
– On ne te laissera pas tomber. On sera toujours là pour toi. Moi et les Pachydermes.
   L’Autre Madame me dit ça et retire sa main. Elle pousse devant moi un verre à la forte odeur d’alcool.
– Bois ce cognac et va dans ma chambre. Dors. J’ai appelé la police, elle arrive.
   Le verre est froid, il glace mon sang au contact de ma peau. Mais une fois avalée, une vague de chaleur m’envahit et réveille mes entrailles.
– Je vais prendre l’air, je reviens.
   Sans lui laisser le choix, je me lève et cours vers la sortie. Il fait froid, mais je ne sens rien, il fait nuit, mais je ne vois rien. Je me retrouve dans l’arrière-cour, adossée au platane, le souffle court.
   La porte de mon appartement s’ouvre brusquement et je me redresse de peur. Une adolescente en sort, effrayée et jette des regards à la ronde. M’apercevant alors, elle descend en trombe les escaliers et court jusqu’à moi pour me prendre dans ses bras.
– J’ai tellement eu peur, Lætitia, qu’ils vous abattent aussi, me dit Ma Collante.


   Il me fallut de longues secondes pour revenir à moi, pour juger incongru que Fleur-de-Fric sorte de l’appartement où mon père venait d’être abattu et qu’elle s’enquière de ma santé. Qui était donc cette fille ?
   Je la repoussais si violemment qu’elle en tomba par terre.
– Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu me veux ? Est-ce que tu sais qui a tué mon père ?
   Elle ne répondit pas, et ses yeux vert brillant se plongèrent dans les miens, incompréhensifs.
– Réponds ! hurlais-je.
– On ne se connaît pas, finit-elle par répondre en se relevant.
– Tu mens ! Tu me suis depuis des semaines.
– C’est parce que j’enquête sur la disparition d’œuvres d’art et votre père est… était…
– Dis-le mot, vas-y.
– Un faussaire.
   Je lui décochais un coup de poing qu’elle ne chercha même pas à éviter. Elle tomba lourdement à terre et je me jetais sur elle, martelant son visage de coups et de pleurs. 
   Je ne devais pas frapper très fort pourtant, car elle n’eut aucune réaction de douleur et, comme on le fait avec des enfants capricieux pour les calmer, elle prit mes poings dans ses mains, et je restais, comme une idiote, assise sur elle, à pleurer.
– Je peux vous aider, je pense.
   Je haussais les épaules en me redressant.
– T’es de la police ? reniflais-je.
– Non, pas encore. Mais j’aime bien résoudre des trucs.
– Résoudre des trucs ? répétais-je dédaigneuse en me relevant.
– Oui, d’habitude j’enquête sur des disparitions de tableaux ou de personnes, m’expliqua-t-elle, en se hissant à son tour.
– Casse-toi, lui crachais-je.
   Debout, face à face, elle ne bougea pas et me prévint :
– Je vais remonter dans votre appartement parce que je n’ai pas tout inspecté. Quand j’ai vu votre père, j’ai eu peur pour vous. Maintenant, j’aimerais finir mon inspection avant que la police n’arrive et qu’il me soit impossible de mener l’enquête. Je ne demande pas votre permission, mais je ne vous empêche pas de me suivre si vous le souhaitez.
– Pauvre folle, marmonnais-je en la voyant s’éloigner.
   « Pauvre folle ! » lui criais-je en la rejoignant en courant.


   Élora se tenait au centre du salon, immobile depuis cinq bonnes minutes, observant chaque détail. Fleur-de-Fric se prenait pour Sherlock Holmes. À moins que ce ne soit une vraie psychopathe et que son obsession pour moi l’ait amené à tuer mon père. La surveillant du coin de l’œil, je regardais la pièce, en évitant d’avoir le corps de mon père dans mon champ de vision. Il y avait peu à voir. La pièce était quasiment la même qu’à mon arrivée en fin de journée. En quittant le dîner, mon père s’était servi à boire. Un verre de cognac non entamé était posé sur la table.
– C’est vous, la trousse à pharmacie ? me demanda Élora.
   Entre la salle de bain et la porte d’entrée, notre trousse de premiers secours était répandue sur le sol. Est-ce que la mort de mon père était un accident ? Est-ce que son assassin avait été cherché la trousse de secours pour tenter de le sauver avant de se rendre à l’évidence ?
– Non. Pas du tout.
– La porte était ouverte ou fermée quand vous êtes arrivée ?
– Ouverte. J’ai frappé, personne n’a répondu. Alors je suis entré.
   Élora leva les yeux sur moi.
– Vous frappez toujours avant d’entrer chez vous ?
– Non… Pas d’habitude… Je ne sais pas pourquoi j’ai frappé… Je devais sentir que quelque chose n’allait pas.
   Elle haussa les épaules, peu convaincue.
– Réfléchissez mieux.
   Elle enchaîna avant que je puisse répondre :
– L’emploi du temps de votre père, aujourd’hui, vous le connaissez ?
– Il a passé sa journée à peindre une Joconde.
– Une Joconde, répéta-t-elle comme piquée. Vous êtes sûre ?
– Oui, je l’ai vu de mes yeux, là, sur le chevalet… L’assassin l’a prise d’ailleurs.
– Tu m’étonnes ! s’écria-t-elle. Bref, ce n’est pas un, mais une. L’assassin est une femme, une femme qu’il ne connaissait pas.
– Comment… commençais-je.
– Parce que vous avez frappé avant d’entrer, entre autres bien sûr. Vous n’avez pas eu une prémonition, mais quelque chose d’inhabituel vous a emmené à penser que votre père n’était pas seul. Et puis, il y a le verre de cognac, un seul, pas deux.
– Et alors ? Peut-être qu’une seule personne avait soif.
– Non, ce n’est pas une question de vouloir, mais de besoin. Il a servi le verre à quelqu’un qui en avait besoin. Quelqu’un sous le choc, qui avait besoin d’un remontant… On frappe à sa porte, il va ouvrir et se retrouve face à une personne qui prétend avoir été agressée. Il l’a fait entrer, lui offre un verre de cognac et va dans la salle de bain récupérer une trousse à pharmacie.
– Pourquoi elle ne l’a pas tué tout de suite alors, pourquoi cette mise en scène ?
– Parce qu’au début, le but de l’assassin était d’entrer dans l’appartement, de faire un repérage. Elle voulait récupérer quelque chose… Ou vérifier que votre père l’avait en sa possession.
– La Joconde ?
– Oui… La Joconde, forcément, puisque c’est la seule chose qui manque. Elle l’a remarqué quand votre père s’est absenté, et saisissant l’occasion, elle s’en est emparée… Votre père a dû revenir plus tôt que prévu… Et… Victime collatérale d’un vol.
– Mais c’est insensé ! Pourquoi volait la copie d’un tableau qu’il venait de peindre !
– Qui vous a dit qu’il l’a peint ? Vous l’avez vu peindre ?
– Non, non… Mais…
– Sa palette de peinture est sèche, aucun pinceau à l’horizon, et le sol près du chevalet est propre comme un sou neuf, aucune tache de peinture. Mieux, aucun livre sur De Vinci n’est sorti, mais uniquement sur Picasso. Non, votre père n’a pas peint cette Joconde. On la lui a confiée et il voulait vérifier quelque chose.
– Vérifier quoi ? Si c’était la vraie, peut-être ?
– C’est l’hypothèse la plus logique, en effet. Ce n’est pas lui qui a peint le tableau dont vous me parlez. Pourquoi aurait-on engagé votre père ? Quel est son autre domaine si ce n’est pas la copie des grands maîtres ?
– L’expertise, justement.
– Son client a dû vouloir vérifier si le tableau qu’il détenait était le vrai. Bien sûr, il n’allait pas demander ça à un officiel, il a donc cherché une méthode de vérification plus discrète. 
– Mais enfin, c’est n’importe quoi ! La Joconde est au Louvre !
– En 1911, La Joconde a été volée par un ouvrier du Louvre et Picasso a été soupçonné. À la restitution du tableau, une rumeur a commencé à courir… La Joconde exposée au Louvre était une copie et l’original était toujours dans la nature. Alors peut-être qu’un client de votre père voulait vérifier l’authenticité de sa toile… Mais bon, je reconnais que j’extrapole. La seule chose dont on peut être sûr c’est qu’une femme est l’auteur du meurtre.
   À ses mots, mon regard se porta sur le cadavre de mon père dont j’avais totalement oublié la présence. L’horreur de la situation me revint en un instant et mon sang se glaça en me remémorant deux détails. Je me souvenais maintenant parfaitement d’un parfum de rose flottant dans l’air avant que je découvre le corps. Voilà pourquoi j’avais frappé à la porte, je pensais que mon père recevait une femme. Quant au second détail, je m’écriais à haute voix :µ- J’ai encore le cadre du tableau !
– Comment ?
– Le cadre de La Joconde, mon père l’a retiré pour en mettre un autre…
   Je filais vers ma chambre et en revint avec le cadre à l’abri dans du papier bulle. Je le déposais sur la table et Élora s’en empara, le scrutant sur toutes les coutures. Au bout de quelques minutes, elle pâlit et me montra du doigt l’intérieur du cadre, que mon père avait lui aussi inspecté avant de le cacher. Quelques mots y étaient gravés : « Est enim Apocalypsis nuntius, nuntius mortis. »
– C’est du latin, dis-je dubitative.
– « Elle est le héraut de l’Apocalypse, la messagère de la mort », traduisit Élora d’une voix blanche.
   Nous restâmes silencieuses quelques minutes avant qu’Élora ne remballe prestement le cadre mystérieux.
– Il faut partir avant que la police n’arrive. J’emmène ça avec moi, il sera plus en sécurité. Vous pouvez dire à la police qu’une femme a fait le coup. Je… Je reprendrais contact avec vous dans la semaine…
   Sans plus un mot, nous sortîmes de mon appartement. Dans l’arrière-cour silencieuse, Élora se tourna vers moi, et, toute timide, me lança un « Je peux vous tutoyer ? » avant de prendre la foudre d’escampette ou quelque chose qui vous fait décamper plus vite qu’un lapin pris dans les phares d’une voiture.


Chapitre 1 extrait du roman « La peau de l’ours » de Laetitia Styx, édité par Stuffed Moon.