L’affaire du genre idéal, une aventure du Club Cyclope.

Par Edgar Parent


Il y a des pas qui trahissent l’homme fourbe comme il y a des pas qui trahissent l’amoureux transi. Les deux ont appris à cacher autant qu’ils marchent. Les démasquer, c’est les voir céder à la même panique, c’est les voir perclus de honte en quête d’une échappatoire. L’amour, ce n’est que ça : des petits complots et des embarrassements.
A mesure qu’il approche du bar « Le Cyclope », les pas de Christophe se font plus lourd tandis que sa vitesse augmente. Dans les livres qu’il écrit, l’amour est simple, binaire et facile d’accès. Il en tombe comme s’il en pleuvait. Dans sa vie, c’est plus complexe. D’abord parce que les mots lui manquent. Que peut-on dire à la femme qu’on aime ? Ensuite parce qu’il n’est pas doué pour la réalité.
La vérité toute bête c’est qu’il manque juste de courage.
En poussant les portes du bar, l’ambiance bon-enfant le frappe de plein fouet. « Le Cyclope » est l’un de ses bars qui, de l’extérieur, ne paie pas de mine. La façade est grise, sans autre signe distinctif qu’un œil en fer forgé oscillant au gré du vent. L’intérieur est un véritable cocon, refuge respirant la gaité et l‘allégresse. On y croise des groupes – jouant à des jeux de sociétés mis à la disposition par les gérants ou discutant à tort et à cris – comme des gens seuls, attablés avec leurs pensées ou tapotant leurs PC portable. Christophe se dirige vers un box, dans le fond de la salle, où se trouve déjà ses amis.
– Ah te voilà, toi ! le salue Samir à son approche.
   Samir est un parfait personnage de film ou de roman policier. Il est jeune, sportif, et, de façon très étrange, tous les vêtements qu’il porte moulent chacun de ses muscles. Il est aussi le commissaire du secteur de Versailles, en banlieue parisienne.
– J’enregistrais une interview pour France Culture.
– Ah, le vantard !
   Élisa leva les yeux au ciel, plaisantant à moitié. Elle ne mâchait jamais ses mots ni ne dissimulait ce qu’elle pensait. Juge d’instruction depuis quelques mois, ses collègues, perfides, prétendaient qu’elle n’avait pas d’autre choix pour avoir une personnalité : la seule chose que son père ne pouvait lui acheter.
   A ses côtés, Naïma le salua d’un geste avant de se replonger dans son smartphone. Naïma était journaliste au Monde, et accessoirement, la plus belle des femmes qu’il n’ait jamais rencontrées.
– Il ne manque plus que Clovis, il nous rejoint ?
– Quand on parle du loup… répondit Naïma.
   S’avançant vers eux, droit comme un i, Clovis de Brantignac plissait ses yeux derrières ses élégantes petites lunettes carrées. Il semblait toujours en intense réflexion ou plongé dans d’extrêmes dilemmes. Christophe l’imaginait au réveil, dans un pyjama de soie pourpre, choisissant avec soin sa tenue du jour. Il donnait la même importance aux mots qu’il prononçait qu’aux vêtements qu’il portait.
– Bien, bien, je suis donc le dernier arrivé. Désolé pour le retard… Bravo pour ton dernier roman, Christophe.
– Tu l’as lu ?
– Non, mais on m’en a dit le plus grand bien, dit-il en prenant place autour de la table.
– Moi aussi, je voulais t’en parler, ajouta Samir.
– Tu l’as lu ?
– Non. On m’a dit que tu parlais de moi.
– Il parle de tout le monde, rectifia Élisa. Toi, moi, lui, elle. Tout le monde.
– Tu l’as lu ?
– Non.
– Il n’y a rien de méchant, je me suis juste servi de nos rendez-vous comme toile de fond.
– Si j’en crois les critiques, tu racontes que l’on discute de nos affaires criminelles en cours, sans aucun respect pour la déontologie, précisa Élisa.
– Oui, bon, c’est un roman, ce n’est pas vraiment ce que nous faisons. Je nous ai imaginé détective, des sortes de Miss Marple des temps modernes…
– A priori, je me balade au fil des pages, en débardeur, cassant la gueule à tout le monde, sautant des voitures en marche, me jetant du haut de la tour Eiffel en parachute et tout cela, au nom de la Justice.
– Oui, oui, bon, il faut toujours un peu d’action dans les romans de nos jours…
– Je voulais t’en parler aussi, intervint Naïma en posant son téléphone sur la table.
– Tu l’as lu ?
– Oui.
   Christophe lança des regards paniqués dans toutes les directions possibles, cherchant une échappatoire. Mais Clovis, assis à côté de lui, empêchait toute retraite.
– Tu me décris comme la plus belle des femmes que tu n’aies jamais rencontrées.
   « Mais tu l’es » aurait-il voulu répondre.
– Bon, c’est un roman, j’ai utilisé des archétypes. Y a le beau gosse casse-cou, y a la jolie jeune fille…
– Génial, et moi je suis la chieuse, alors ? demanda Élisa.
– Peu importe, coupa Naïma. Mon rédac chef m’a demandé un article sur nos soirées du vendredi. Confronter le livre à la réalité. Cela ne vous dérange pas ?
– Non, écris bien mon nom, ça fera gagner quelques clients supplémentaires au cabinet.
– Je vais faire la chieuse mais merde quoi. On est mis devant le fait accompli pour le roman et maintenant tu vas nous pondre un article ? J’ai pas envie de voir mon nom dans ces conditions. Tu vas raconter quoi ? Ce n’est pas très professionnel d’avouer que nous discutons de nos affaires dans un lieu public.
– Ce n’est pas ce que je vais raconter. Je vais plutôt nous présenter comme un club de détective amateur.  Après tout, c’est ce que nous faisons. Nous tentons de trouver une solution à des affaires criminelles, qu’elles soient en cours ou pas. Nous en proposons une lecture alternative.
– Oui, mais c’est privé, ce club c’est à nous, pourquoi le mettre en lumière soudainement ?
– Je pense que l’avoir nommé change tout, trancha Samir.
– Comment ça ?
– Dans son roman, Christophe nous appelle le « Club Cyclope ». Donner un nom à nos rendez-vous leurs confère comme une existence… légale.
– Quoi qu’il en soit, reprit Clovis après quelques instants de silence, je peux vous expliquer la raison de mon retard. J’étais avec des clients. Deux frères qui soupçonnent le mari de leur grande sœur d’avoir assassiné leur mère.
– C’est où ? demanda Samir.
– Dans ton secteur. Mais aucune plainte n’a encore été déposée. Ils n’ont aucune preuve, et ne savent même pas comment il a pu s’y prendre.
– Allons bon ! s’exclama Élisa. Y a de l’argent à la clé, c’est ça ?
– Oui, la mère leurs laisse un pactole.
– Elle est morte comment ?
– Un accident de voiture. Elle était très mal entretenue, elle n’a jamais passé de contrôle technique, et il y a un mois, elle a quitté la route en pleine descente d’un col. Ses freins ne fonctionnaient plus. Elle a fait une chute de plusieurs centaines de mètres. De plus, c’était de nuit, en plein orage, la route n’était pas éclairée et un seul de ses phares fonctionnaient.
– Elle cumule ! Elle cherchait la mort, ce n’est pas possible ! s’étonna Élisa.
– Et les frères ne s’entendent pas avec le beau-frère ? s’enquit Christophe.
– Au contraire, tout le monde aime Romain. Les deux frères étaient tout penauds d’oser songer à sa culpabilité. Ils parlaient à voix basses : dès que l’un formulait l’idée que Romain puisse être un assassin, l’autre insistait sur l’absence de preuve et sa gentillesse exemplaire.
– Incroyable !
– Il a dû se passer quelque chose pour qu’ils se décident à venir te voir, je me trompe ? avança Naïma.
– Absolument pas. Ils pensent que, désormais, Romain cherche à assassiner sa femme… Laissez-moi vous raconter ce que les frères m’ont dévoilé…


   Pour dire la vérité, j’ai eu du mal à les prendre au sérieux. Assis dans les fauteuils de mon bureau, ils ressemblaient à Laurel et Hardy. L’un se confondait avec son siège, débordant de partout. L’autre, tout fin, rendait le fauteuil gigantesque par contraste.
– On ne dit pas que c’est un assassin, murmura Laurel.
– Non, non, non, pas du tout, absolument pas !
– Mais, peut-être qu’il l’a tué par accident.
– Oui, il ne l’a sans doute pas fait exprès. Par inadvertance.
– Il va falloir m’expliquer un peu mieux messieurs, parce que là, j’avoue, j’ai du mal à suivre.
– Par exemple, il devait lui offrir une nouvelle voiture.
– Il ne l’a jamais fait.
– En même temps, elle est morte, notre mère, donc une nouvelle voiture, cela ne lui servirait plus, là, présentement, soyons honnête.
– Oui, tout à fait, mais il aurait pu l’acheter avant l’accident. Il l’avait promis.
– Oui, vous voyez, c’est un détail, vraiment, c’est idiot mais d’habitude, il rendait service séance tenante !
– Le jour où la machine à laver de notre mère est tombée en panne, il est allé la remplacer, illico. Le jour même !
– Il lui a refait tout le toit, aussi.
– Oui, les tuiles, là… Le…
– Un problème d’étanchéité.
– Et bien, direct. Il a acheté le matériel et pendant une semaine, il était perché sur le toit à tout remplacer…
– … à tout réparer.
– Un gendre… idéal, n’ayons pas peur de le dire.
– Prévenant…
– Gentil…
– Serviable…
– Ensuite, pour la voiture, cela peut s’expliquer.
– Oui, oui, soyons honnête, il y a des explications possibles.
– Il était peut-être en difficulté financière.
– Mais, même ça, on a du mal à le croire.
– C’est notre sœur qui a des problèmes avec son entreprise, elle va la fermer, c’est sûr.
– Quoi que, maintenant avec l’héritage…
– Mais lui, non, il est propriétaire de trois magasins de vêtements.
– La marque connue, vous savez, là, c’est un prénom.
– Jules !
– Oui, Jules ! Comme le fils de Romain ! Jules !
– Donc, il avait peut-être honte d’avouer qu’il ne pouvait pas changer la voiture tout de suite, comme il en avait l’habitude.
– Oui, et puis, notre mère, elle n’était pas… comment dire… ses affaires, elle s’en foutait, quoi.
– La voiture, c’était une ruine.
– C’est pour cela qu’il lui avait promis de lui en acheter une neuve.
– En même temps, nous, on n’était pas pour, soyons honnête. C’est peut-être aussi notre faute s’il n’a pas acheté la voiture tout de suite.
– Oui, vous voyez, notre mère, elle était très âgée. Et savoir qu’elle conduisait, disons-le, ce n’était plus de son âge.
– Si on y réfléchit, son accident, c’est logique.
– Après, voilà…
– Y a notre sœur. Sylvie.
– S’il a tué notre mère pour l’héritage…
– Sylvie est très fatiguée depuis la mort de notre mère. Très fatiguée.
– Trop fatiguée.
– C’est une force de la nature, Sylvie.
– Un peu moins, maintenant.
– On vieillit tous, remarquez.
– Messieurs, tâchons de nous recentrer, s’il vous plait. A part cette histoire de voiture qui n’a pas été remplacée, avez-vous une preuve tangible que votre beau-frère cherche à attenter à la vie de votre sœur, où qu’il a cherché à tuer votre mère ?
   Les deux frères ont échangé un regard peiné. Hardy a finalement repris la parole dans un soupir.
– C’était le jour de l’enterrement de maman. Toute la famille proche devait se rendre chez Sylvie et Romain pour se serrer les coudes, manger un morceau, partager des souvenirs. Tout le monde a pris le chemin habituel, la route du col. Celle qui passe devant la maison de notre mère et qui redescend vers celle de Sylvie et Romain. A l’église, Romain nous a dit qu’ils auraient du retard, car il ne voulait pas que sa femme passe devant les lieux de l’accident. Il ne voulait pas qu’elle voit la barrière défoncée et il allait donc contourner le col.
– Même ça, ça lui ressemble.
– Prévenant, toujours.
– Il pense aux autres, à leurs sentiments.
– Avec notre sœur, c’est un couple fusionnel. Ils ne se sont jamais quittés. En dehors des heures de boulot, bien sûr.
– Y a de l’amour dans cette famille, cela se voit, je vous le dis.
– Nous, on a pris le chemin le plus court, et effectivement, passer devant la rambarde défoncée…
– … voir les traces de freinage sur l’asphalte…
– … ça fait quelque chose, c’est vrai. Instinctivement, on a ralenti. Tout le monde a ralenti. On s’est même dit qu’on devrait aller déposer quelques fleurs sur le lieu de l’accident.
– Oui, mais voilà, tout de suite après avoir dit ça, on a vu le problème.
– On a compris que quelque chose n’était pas très clair. Vous voyez ce que je veux dire ?


   – Et vous, vous voyez ce qu’ils veulent dire ?
– Ah d’accord, s’étonna Élisa, tu stoppes ton récit d’un coup ?
– Ils me font rire, tes deux petits vieux, se moqua Naïma.
– Vieux ? Ils ont tous la trentaine !
– Non ? s’exclama Christophe. Moi aussi, j’imaginais les deux papys du Muppets Show.
– Ah mais pas du tout !
– Moi, coupa Samir, je crois savoir ce qui cloche.
– Ah ?
– Oui. Comment pouvait-il savoir le lieu exact de l’accident ? Comment pouvait-il savoir qu’à cet endroit, il y avait une rambarde et qu’elle était défoncée ?
– Alors, effectivement, c’est ce qui les a étonnés…


   – Vous voyez, continua Laurel, nous, on ne savait pas l’endroit exact. Nous sommes allés à la morgue pour identifier le corps de maman.
– On ne savait même pas qu’à l’endroit de son accident, il y avait la rambarde de sécurité.
– La barrière n’est pas continue. Y a des endroits où y a rien. Juste un terre-plein.
– Et là, lui, il nous décrit le lieu de l’accident.
– Bon, après, il a pu s’y rendre, hein, ce n’est pas fermé à la circulation.
– Mais s’il y est allé, il ne nous l’a jamais dit.
– Du coup, on s’est dit « bizarre ». Mais sans plus.
– Nous sommes arrivés chez eux, avec toute la famille. Et on les a attendu dans le jardin.
– On a parlé une demi-heure.
– De maman.
– Du fait qu’elle n’avait pas eu de chance.
– Une seule nuit d’orage dans tout le mois, et c’est la nuit où elle meurt.
– Quand le sort s’acharne…
– Il ne fait pas les choses à moitié.
– Et puis, ils sont arrivés.
– Il a extirpé Sylvie de la voiture.
– Incapable de se tenir debout.
– Aucune force.
– Il l’a assise avec nous.
– Elle balbutiait des mots.
– Il manquait des syllabes.
– On ne comprenait pas tout.
– Moi, j’avais mal au cœur de voir ça. J’ai rejoint Romain dans la maison, je l’ai aidé à sortir les salades, les boissons. Il avait les yeux rougis.
– Il avait pleuré.
– Il était anéanti, ça se voyait.
– Il s’était changé. Il m’a dit « Je suis désolé pour ma tenue mais j’en peux plus de ressembler à un putain de croque-mort ».
– Il s’était mis en survêtement. Un truc pas propre.
– Tâché, de la boue séchée sur ses baskets.
– C’est la première fois qu’il ne marquait pas de points dans notre famille. Certains ont trouvé ça… un peu léger, quoi.
– Puis, on a mangé un peu. Il a fait le service… Pour tout le monde.
– Oui, pour tout le monde, sauf pour Sylvie.
– Il lui avait préparé une assiette en cuisine.
– Pourquoi pas, après tout.
– C’est pas criminel de préparer une assiette à sa femme, à part.
– Pas du tout.
– A la fin du repas, Sylvie s’est sentie mal. Elle s’est levée puis elle s’est effondrée.
– On a appelé le docteur.
– On a porté ma sœur à l’étage, pour l’étendre sur le lit.
– En attendant le docteur, je suis allé à la cuisine, je ne sais plus pourquoi. Prendre un verre où me calmer les nerfs.
– Dis-lui ce que tu as vu.
– Romain faisait la vaisselle.
– Non, il ne faisait pas la vaisselle. Dis-lui comme tu m’as dit.
– Il faisait la vaisselle mais pas toute la vaisselle, ils ont un lave-vaisselle. Il ne lavait que l’assiette et les couverts de Sylvie.
– C’est bizarre, vous ne trouvez pas ?
– Qu’as dit le docteur ?
– Rien, trois fois rien.
– La fatigue.
– Quelques jours de repos et des vitamines.
– Mais nous…
– On ne sait pas quoi faire.
– On se dit que peut-être… voilà quoi.
– On ne veut pas aller voir la police avant d’être sûr. Romain, c’est un chic type tout de même.
– Et si on se trompait ?
– Tout ça pour une voiture et une assiette lavée ?
– Peut-être qu’on délire après tout.
– Vous en pensez quoi, vous ?


   Clovis s’éclaircit la voix et but une gorgée de son mojito.
– Voilà toute l’affaire.
– Tu leurs as conseillé quoi ? demanda Samir.
– J’aimerais bien savoir ce que vous en pensez d’abord.
– Est-ce que Romain est un assassin ou est-il le jouet de coïncidences troublantes, c’est ta question ? clarifia Christophe.
– C’est cela même.
– Mmm, c’est délicat, jugea Élisa en se grattant le front. On ne peut pas prendre en considération le lieu de l’accident. C’est trop aléatoire. Il peut y avoir des multitudes de raisons pour que Romain ait pu décrire le lieu.
– Oui, il a très bien pu passer devant, tout seul, en voiture, sans témoin. Ou les flics ont pu lui décrire l’endroit, approuva Naïma.
– Et pourtant, annonça Samir, c’est ce lieu qui résout toute ton affaire de meurtre. Car c’est effectivement un meurtre et j’espère que tu as conseillé à tes deux clients de porter plainte.
   Les yeux de Clovis scintillèrent derrière ses lunettes.
– Ah ! Oui, c’est exactement ce que je leur ai suggéré.
– Alors, il faut m’expliquer, demanda Christophe, parce que je n’ai rien compris.
– La mère meurt d’un accident de voiture dont les freins ne fonctionnent plus. Et pourtant, sur les lieux de l’accident, on trouve des traces de freinage. D’où sortent-elles ? La mère n’a pas pris sa voiture en pleine nuit toute seule, pourquoi l’aurait-elle fait ? Il lui aurait fallu une raison pour agir ainsi. Non, la mère suivait une voiture devant elle. Une personne est allée la chercher, lui a dit de la suivre sans plus attendre. Sans doute a-t-elle prétexté un accident, une urgence, mettant en cause sa fille, son petit-fils ou tout autre personne de la famille. Pour reprendre les choses dans l’ordre, l’assassin arrive en pleine nuit. Il trafique les freins de la vieille voiture puis va taper à la porte de la victime, en mode panique. Il convainc la victime de le suivre et les voilà partis. L’assassin ne cesse d’accélérer. La mère fait de même et finit par rater un virage.
– Ok, approuva Christophe. Cela explique la présence des traces mais qui est allé la chercher ?
– Une seule nuit d’orage a dit l’un des frères, une seule nuit de pluie. Le jour de l’enterrement, Romain se balade avec des baskets tâchées de boue séchées. De là à déduire qu’il est sorti la seule nuit où il a plu, il n’y a qu’un pas. Si cet accident a eu lieu sur mon secteur et qu’ils portent effectivement plainte, je peux te dire que je fais arrêter ton Romain à la seconde.
– Tu ne peux pas anticiper ? s’inquiéta Naïma. Pour protéger sa femme, qu’il évite de la tuer avant le dépôt de plainte officiel ?
– Elle ne court aucun danger, à mon sens.
– Comment ça ?
– Le mobile de Romain est bien l’argent mais pas pour son profit personnel. C’est sa femme qui est en difficulté financière. Et selon ce qu’en disent les frères, c’est un couple fusionnel, qui s’aime. Son mobile est de venir en aide à sa femme, de lui garantir l’héritage pour sauver sa boite. C’est quasiment un crime passionnel. Il a agi par impulsion, par amour, et sans doute regrette-il son geste. Je te parie qu’il est déjà à deux doigts d’avouer.
– C’est aussi mon avis, confirma Clovis. Enfin pas la dernière partie, je laisse ça à ton expérience. Mais coupable, ça oui. Sans l’ombre d’un doute.
– Si l’affaire atterrit dans mon commissariat, je vous ferais signe.
– Parfait ! s’exclama Naïma en récupérant son smartphone sur la table. Coupez !
– « Coupez » ? s’indigna Élisa. Ne me dis pas que tu étais en train de nous enregistrer ?
– Bah oui, je voulais un peu de matière pour mon article.
– Je t’en prie, change mon nom. Je ne veux pas d’ennui avec le Parquet.
– C’est comme si c’était fait. Fais-moi confiance.


Nouvelle extrait du recueil « Le Club Cyclope ouvre l’œil » d’Edgar Parent, édité par la maison d’édition Stuffed Moon.