Sur ses photos d’identifications, comme dans toutes ses publications, Sara Joséphine Parker arbore un costume-cravate et des petites lunettes rondes de professeur émérite. Elle a le port altier, et le sourire qu’elle esquisse du bout des lèvres la rend immédiatement sympathique. La photo date de 1907, elle n’a pas 35 ans, et on imagine sans peine l’adversité et les quolibets qu’elle n’a pas manqué de subir tout au long de sa carrière. Ce petit regard espiègle et empreint de fierté prend alors à mes yeux une toute autre signification. Quasiment 30 après la déclaration des sentiments d’Élizabeth Cady Stanton et le début du mouvement féministe aux États-Unis, elle avait évidemment de quoi être fière de son parcours. Médecin, certes, mais surtout pionnière dans la lutte contre la mortalité infantile ; elle ouvre le service d’hygiène infantile à New York. Ses travaux seront si efficaces que le président Théodore Roosevelt reprendra ses conclusions et créera dans la foulée le Federal Children’s Bureau, un organe fédéral de santé maternelle et infantile.

Mais, dans l’histoire qui nous occupe, Sara Joséphine Baker est aux prises avec une femme qu’elle décrira comme lourde et têtue. Une femme qui s’enferme la salle de bain pour éviter de lui parler et qui n’en sortira qu’une fois Sara suffisamment loin. Il faudra à la jeune médecin l’appui de la police de New-York pour emmener de force son interlocutrice à l’hôpital afin de procéder à des tests nécessaires.

Cette femme qui lui tient tête et qui prétends à tue-tête que le gouvernement lui en veut, que toute l’institution médicale la harcèle est Mary Mallon, plus connue sous le pseudonyme de Mary Typhoïde.

Mary est cuisinière pour les familles aisées de New York et ses environs. Entre 1900 et 1906, elle infectera une quinzaine de personnes, dont une décédera, la lingère d’une famille de Manhattan. C’est à un médecin, spécialiste des épidémies, Georges Soper, que Mary passe du statut de suspecte à coupable.

Georges Soper est un jeune ingénieur sanitaire. Il entre dans cette histoire à la demande de la famille de Charles Henry Warren, un riche banquier de New York. Après que six des onze membres de la famille contractent la fièvre typhoïde, il est chargé d’en découvrir l’origine. Très vite, ses soupçons se portent sur la cuisinière et sa crème glacée à la pèche, recette dans laquelle les aliments sont crus et plus à même de transporter la bactérie.

Georges enquête alors Mary et découvre, horrifié, que toutes les familles dans lesquelles Mary a officié, toutes, sans exception, ont connu des cas de fièvres typhoïde. Pire, dans son nouvel emploi, Mary a continué d’infecter ses employeurs.

Au-delà du fait divers, c’est une véritable preuve scientifique que découvre Georges Soper, tel qu’il le mentionne dans un rapport publié en juin 1907 dans une revue médicale. Car, en effet, si autour d’elle, des épidémies de fièvre typhoïde se déclenchent, Mary, elle, n’est jamais malade. Georges Soper vient juste de prouver l’existence de porteurs sains, notion connue par le monde scientifique mais jamais confirmée.

Sara Joséphine Baker est alors mandatée pour entériner la découverte. A la suite de l’intervention de la police de New-York et des examens médicaux, Mary Mallon est confinée pendant 3 ans dans une clinique de North Brother Island, jusqu’à ce qu’Eugène Porter, chef du département de la santé de l’état de New-York, décrète qu’il n’est plus nécessaire de garder les porteurs de maladies en isolement. Mary peut alors être libérée si elle prend l’engagement formelle de se laver régulièrement les mains et de changer de métier. Deux choses qu’elle promet.

Lasse, devenue lingère et ne gagnant pas suffisamment sa vie, Mary change de nom, se fait appeler Brown et reprend le chemin des fourneaux. Les épidémies reprennent. En 1915, 25 personnes sont contaminées au Sloane Hospital for Women à New-York et les autorités la suspectent. 2 personnes décéderont. Elle est alors traquée par toute la police de New-York.

Arrêtée, elle retrouve son isolement le 27 mars 1915. Isolement dont elle n’en sortira qu’à sa mort, en novembre 1938, à l’âge de 69 ans.