Un samouraï, comme échappé d’un manga sème la terreur à Marseille. Il se tient au beau milieu de la route, au même endroit, en pleine nuit, sabre aiguisé, prêt à frapper. Il ne dit rien, il ne fait rien, mais les témoins lui trouvent un air menaçant, sans doute à cause du masque grimaçant qu’il porte. Jusqu’au jour où il sectionne un bras et vole un panneau routier. La panique s’installe… 

 

C’est la peur galopante qui donne le signal, la peur d’être pris ou celle du ridicule dans le regard des autres : sa famille, ses amis, ses proches. Au fond, c’est un réflexe identique qui déclenche le mensonge : fuir les conséquences et garder la tête haute. Le ridicule est une mort sociale dans toutes les sphères de la société. Il n’y pas que les crimes d’honneur qui donne un coup de javel à l’honneur bafoué, il y a aussi de jolis mensonges crachés pour en sortir plus blanc que blanc. 

A Marseille, le quartier universitaire de Luminy est sur les hauteurs, on y accède par une route sinueuse, bordée d’arbres, antichambre aux calanques. Au sommet, sur un plateau, entouré par la rocaille et les fourrés, la cité U vit en autarcie, entre un complexe nautique[1] caché dans la forêt, et les chemins de randonnées qui mènent à Sormiou ou à Cassis. Les weekends de chaleurs, le campus accueille touristes et marseillais, cherchant une échappatoire à la grisaille de la ville en contrebas. C’est une enclave, une oasis comme il en existe peu dans cette grande citée dégingandée. 

Ce samedi-là, deux amis, Charles et Pierre-Yves, quittent une soirée dans le centre-ville, au cours Julien, artère musicale et artistique, battant au rythme des bars-concerts et des tessons de bouteilles de bières. Charles est au volant. La nuit est bien avancée, les gens et voitures qu’ils croisent sont la plupart du temps des fêtards rentrant chez eux ou en quête d’un nouveau point de chute. 

Charles s’engage sur la route en serpent menant à la cité U et à mi-chemin, il donne un coup de coude à son compagnon pour le sortir de sa torpeur. Au beau milieu de la chaussée, la silhouette d’un samouraï apparait, son sabre luisant dans les phares de la voiture. Pierre-Yves ouvre la fenêtre et lui fait de grands gestes. Le samouraï reste impassible, les deux potes s’esclaffent et le narguent. Charles stoppe la voiture. 

Mais qu’est-ce que tu fais ? C’est quoi ton trip ? demande Pierre-Yves, hilare. 

En une fraction de seconde, le samouraï tourne son masque contorsionné vers lui et abat son sabre. Pierre-Yves hurle. Le sang gicle. Le samouraï se saisit de sa main, mais pris de panique Charles démarre la voiture et accélère. Le samouraï ne desserre par son étreinte, Pierre-Yves hurle à nouveau et son bras cède, sectionné, et reste entre les mains du samouraï qui s’estompe dans le rétroviseur de Charles. 

Panique et chasse à l’homme 

Le lendemain matin, le campus de Luminy se réveille fiévreux et bouclé par des cars entiers de policiers. La presse locale fait le pied de grue aux portes de l’hôpital de la Timone pour avoir des nouvelles du supplicié ou de son ami et de leurs familles. Petit à petit, la peur s’installe et ronge les esprits, impuissants. C’est que le samouraï aurait aussi volé un panneau de signalisation : une limitation de vitesse. Cet acte, incompréhensible, est, pour la vox populi, une preuve irréfutable de sa folie meurtrière. Il est signalé partout, de jour, comme de nuit et dans toute la ville. 

On ne l’a vu que sur la route de Luminy, rappelle Charles, donc il ne peut pas être partout à la fois. 

Une battue sauvage est organisée par une centaine d’étudiants courageux. Le samouraï se tapirait dans une tente, à l’écart des chemins de randonnées, et vivrait de braconnages. La recherche ne donnera quasiment rien : le panneau de signalisation est retrouvé, dans un fourré, tâché de sang. 

Réalité alcoolisée 

Le commissaire se racle la gorge avant de prendre la parole devant la presse aux micros tendus. 

Toute l’affaire tient en plusieurs traces de freinage récentes repérés sur toute la route de Luminy, sur la disparition du panneau de signalisation et sur le rapport du médecin… 

Car, effectivement, l’histoire des deux amis a le parfum du mensonge. Les innombrables traces de freinage racontent une histoire différente : celle d’une voiture roulant à tombeau ouvert et d’un conducteur jouant à contrôler ses dérapages. Le panneau ensanglanté contredit aussi la version du samouraï. S’ils se trouvaient au milieu de la route, le sang n’aurait jamais pu atteindre ce panneau. Et, pour enfoncer le clou, le médecin dément toute utilisation d’un sabre dans l’origine de l’amputation du bras droit de Pierre-Yves. 

Confrontés à ces révélations, Charles et Pierre-Yves passent aux aveux. Le samouraï n’existe pas et n’a jamais existé. C’est une invention de Charles pour cacher leurs alcoolémies et éviter que leurs familles respectives ne prennent des mesures drastiques et financières faces aux conséquences de leurs virées alcoolisées. 

Raides à rouler sous les tables, Charles s’amusait sur la route déserte de Luminy à accélérer et à déraper, tandis que Pierre-Yves hurlait à la fenêtre. La voiture, lancée à une vitesse folle, le bras de Pierre-Yves tendu à l’extérieur heurta le panneau de signalisation et lui arracha le bras sous la force de l’impact. Noyés d’alcool, le premier réflexe, avant l’appel de secours, a été de cacher le panneau et d’inventer le samouraï, à seule fin d’éviter que papa-maman ne coupent pas les vivres des deux comparses. 

Ils ont été condamnés pour dénonciation mensongères de crimes. L’histoire ne dit pas s’ils ont repris leurs études.  

 

[1] Depuis les restrictions budgétaires, la piscine de Luminy a été fermé.