La route est parsemée de nids-de-poule et je conduis les mains crispées sur le volant, plissant les yeux pour tenter d’apercevoir les numéros sur les maisons qui m’entourent. A mesure que j’avance, la vie disparait dans mon rétroviseur. Les parents font rentrer les enfants, abandonnant ballon de foot ou batte de baseball. Les portes se ferment, les rideaux tombent, le silence gagne la rue de cette banlieue en Californie du Sud. Un peu plus loin sur ma gauche, une grand-mère est à demi-allongée dans un transat gigantesque. Elle tient une citronnade à la main et une petite glacière est posée à ses pieds. Sur la petite table en plastique tout près d’elle, un verre vide patiente. Je gare ma voiture et me saisit de mon carnet de note. Une voiture de police passe au ralenti près de moi tandis que je sors de ma voiture. Elle finit par s’arrêter alors que je rejoins la grand-mère. De l’intérieur de la voiture, une voix chaude et grave demande : 

– Tout va bien, Miss Daisy ? 

– Oui, oui, Mike, c’est la journaliste, merci !  

Une main poilue s’agite hors de la fenêtre en guise de salut et la voiture de police reprend sa route, lentement.  

– Bonjour, Miss Daisy, dis-je à la vieille femme en tendant la main.  

Elle a les ongles parfaitement manucurés, et chacun de couleurs différentes. A son poignet tintent des dizaines de petits bracelets colorés. Elle a la poigne ferme et la peau douce. Ses yeux, noir de jais pétillent de malice et de vie. Elle porte une robe simple, aux motifs fleuris de couleurs pastel et un grand chapeau de paille. Me voyant l’observer du coup de l’œil, elle lance un grand rire aussi frais qu’un verre d’eau glacé en plein été.  

– J’espère que vous me dépeindrez à mon avantage ! Ne mentionnez pas mes rides ! Donnez-moi du 40 ans max !…  

Je lui souris en retour. 

– Allez, prenez donc une chaise et installez-vous. J’ai préparé la limonade moi-même. 

– Vous vous installez souvent comme ça, sur le perron de votre maison ? 

– Dès que le temps le permet, ma chère… Quel autre choix avons-nous ? Soit on a peur toute sa vie et on regarde la vie de derrières ses rideaux, à l’abri mais sans humanité. Soit on se met aux premiers rangs, et on prend tout, de plein fouet mais quelle belle vie peut-on voir passer ! … Et puis parfois, c’est moins drôle, c’est la vie.  

Elle soupira. 

– Parfois, nous n’avons simplement pas le choix. 

Une ombre passa fugitivement dans son regard.  

– Bien, puisque nous y sommes, autant commencer tout de suite. Après tout, vous êtes venus pour ça. 

   Discrètement, elle abaissa sa robe au niveau de son épaule droite, me laissant découvrir trois blessures par balle. Elle replaça sa robe correctement et m’avoua : 

– Sur le coup, je n’ai pas eu mal. Pas tout de suite en tout cas. Je me suis évanoui cinq ou dix secondes après. C’est le temps que la douleur a eu besoin pour éclater dans mon cerveau… L’époque… L’époque était différente alors, et semblable en même temps. Ce qui est sûr, c’est que dans le temps, tuer une femme de couleur noire ne passionnait pas la justice et encore moins la police. Nous n’étions que de la chair à canon, de la chair à travailler ou de la chair tout court... Qu’y pouvions-nous ? 

Elle haussa les épaules. 

– Ce quartier était dévastée par le crack, la cocaïne et la misère. Plus de la moitié des maisons que vous voyez aujourd’hui n’existaient même pas. C’était un terrain vague ou juste quelques tôles en guise de toit. Mais tout le voisinage, pauvre ou très pauvres, junkies ou luttant pour s’en sortir, tous ne parlaient que de lui : le tueur à la Cadillac. On racontait que ses mots étaient empreints de sortilèges, que comme les sirènes d’Ulysse, il pouvait vous forcer sans que vous vous en rendiez compte, à monter dans sa voiture. Et là, une fois la ceinture de sécurité bouclée, BAM, BAM, BAM ! 

Elle mima un pistolet de ses doigts décharnés et alourdis de bagues.  

– C’en était fini de vous. On vous retrouvait quelque part en ville, dans une benne à ordure, nue. Lorsqu’une adolescente disparaissait dans le quartier, les parents frissonnaient et accusaient le tueur à la Cadillac, maudissant la police qui ne faisait rien pour l’arrêter. Pendant quinze ans, j’ai entendu ces histoires de meurtres et de disparitions, de quoi alimenter une légende. Mes amies et moi, nous n’y croyions pas une seule seconde. Quand une fille disparaissait, nous pensions « cocaïne » ou « prison » ou « vie meilleure loin d’ici ». Nous étions de terribles idiotes. Quelques-uns de parents ont constitué une police de quartier et ont commencé à tourner dans les rues, à la nuit tombée. Nous les trouvions tellement idiot !  

Miss Daisy se resservit à boire.  

– 15 octobre 1989, je peux vous dire la date exacte ! 15 octobre 1989, 23h15. J’étais dehors, dans la rue, plus bas. Partie acheter des cigarettes pour mon père. En refermant la porte, il m’avait dit « Fais attention à toi ». Il pleuvait. Avant d’arriver à l’épicerie, une voiture s’arrête à ma hauteur et le conducteur m’interpelle. « Daisy ! Monte ! Je t’y emmène et je te ramène chez ton père ! C’est Jack, du boulot. » J’étais bien contente d’échapper à la pluie et je suis montée dans la voiture, sans une seule seconde d’hésitation. « Ceinture de sécurité ! »  me dit l’homme de sa voix plein de sourire. Et puis, tout est allé très vite. Il s’est penché pour farfouiller dans la boite à gants et j’ai entendu deux coups de feu. Et j’ai été couverte de sang, de mon sang. « Mais qu’est-ce que tu as fait ? » je lui ai demandé ? « Jack ? » Et toujours avec cette voix qui me donne des frissons à chaque fois que j’y repense, il me dit « Je ne suis pas Jack. »  

Miss Daisy fit tinter ses glaçons dans son verre.  

– Il était en train de me déshabiller quand il a du partir précipitamment. La police de voisinage l’a dérangé. Il a du fuir. Ils m’ont découverte, à-demi nue, dans une allée, à peine vivante. J’ai pu le décrire parfaitement, lui, sa voiture et sa voix. Deux jours plus tard, ils l’ont arrêté. C’était un homme, un parfait voisin, un gentil voisin, toujours un mot gentil, toujours serviable. Il a avoué quinze meurtres. Quinze ! Et grâce à moi, il est en prison. Et grâce au voisinage, je suis en vie ! Mes voisins m’ont sauvée. Et vous savez quoi ? Il ne conduisait même pas une Cadillac !