L’affaire Caillaux. C’est l’histoire d’un coup de folie d’une femme à bout de nerf ou c’est l’histoire d’un meurtre de sang-froid prémédité en tout point. C’est l’histoire de Joseph, Gaston et Henriette, pris dans les fils d’une toile où chaque individu pense bien faire, mais où, collectivement, chacun court à la catastrophe...

Le récit démarre en 1914, à quelques mois de l’assassinat du roi de Yougoslavie qui plongera l’Europe dans la guerre. L’odeur de la poudre traîne déjà sous toutes les narines. Elle imprègne les bacchantes et teinte les discours politiques de nationalisme. Pas tout les discours, cependant. Joseph Caillaux, lui, ministre des Finances aimerait bien l’éviter, il aimerait bien refaire le coup d’Agadir, où en 1911, il avait su préserver les intérêts colonialistes de la France au Maroc, tout en empêchant le début des hostilités avec l’Allemagne.

Seulement voilà, en politique comme partout ailleurs, il est délicat de faire un pas sans se créer des ennemis. Les siens s’appellent Louis Barthou et Raymond Poincaré. Eux, ce n’est pas tant la guerre qui les émoustille, mais le pouvoir. Et Caillaux en a trop. Caillaux est pressenti pour être le nouveau président du Conseil, équivalent du premier ministre actuel. Ce qu’ils aimeraient bien, les deux compères, c’est court-circuiter la campagne de Joseph Caillaux. En effet, Joseph, instigateur de l’impôt sur le revenu et chantre du pacifisme et du libre-échange, avait coché toutes les cases pour être haï par la droite et la droite nationaliste.

Juges & bourreaux

Entre en scène Gaston Calmette, leur bras armé, tout acquis à leur cause et à leur agenda politique. Gaston est le directeur du Figaro. Commence alors la plus longue campagne de presse jamais organisée contre un homme. Elle va durer un peu plus de trois mois et sera sans pitié. S’intéressant d’abord à la politique de Joseph Caillaux, Calmette multiplie les articles défavorables, cherchant par tous les moyens à accabler Caillaux et à salir sa réputation. Petit à petit, il glisse sur le terrain privé, soudoyant femmes de chambres et amis intimes pour récupérer lettres et confidences. Il publie ainsi le courrier d’une ex-maîtresse du ministre des Finances.

Gaston Calmette

Henriette, elle, se ronge les sangs. C’est qu’elle les compte, les articles sur son époux dans ce qu’elle appelle ce torchon. En 95 jours, c’est 138 articles qui sont parus. La goutte d’eau qui fera déborder le vase sera la publication d’une lettre d’amour, écrite à son futur époux alors qu’ils étaient tout déjà mariés par ailleurs. Cet affront, la honte qu’elle en conçoit pour les enfants de son premier mariage qui n’étaient pas au courant, lui donnera la première impulsion. La seconde viendra de son mari, Joseph lui-même, qui en cherchant à protéger sa femme, ne lui parlera pas des rendez-nous qu’ils multiplient afin de faire cesser cet acharnement.

Le 16 mars 1914, épuisée par une campagne de presse qui lui semble sans fin, Henriette achète un Browning après avoir préparé les instructions pour une réception devant se dérouler le soir-même. Avec la voiture de son ministre de mari, dont elle a fait retirer la cocarde, elle se rend au siège du Figaro. Malgré la chaleur, elle porte un manchon de fourrure. Bien que bizarre pour la saison, personne ne lui en fait la remarque. A l’intérieur, elle tient d’une main ferme son revolver. Souriante, polie, elle demande à voir Gaston Calmette. Hélas, lui répond-on, le directeur du Figaro est sorti et nul ne sait quand, et si, il rentrera.

Joseph Caillaux

Cela ne dérange absolument pas Henriette, qui s’installe dans l’antichambre. Elle patiente une heure, calme, immobile. De passage dans les locaux et sans intention de s’arrêter par son bureaux, Calmette est alpagué par une secrétaire alors qu’il se trouve en compagnie de Paul Bourget, un écrivain. Galant, il décide de recevoir la femme du ministre, pensant que l’entrevue serait rapide.

Faisant entrer madame Caillaux dans son bureau, il retire son manteau pour le suspendre à une patère.

– Vous savez pourquoi je suis là, lui dit-elle.

Avant qu’il puisse répondre, Henriette sort son Browning et tire les 6 balles du chargeur.

– Parce qu’il n’y a pas de justice en France ! conclut-elle en jetant le pistolet vide au sol.

Les employés accourent et se saisissent de la meurtrière qui n’oppose aucune résistance.

Un procès équitable…

Le procès s’ouvre le 20 juillet 1914. Son avocat, Fernand Labori, refuse le caractère prémédité de son crime, et parle d’humeurs, exploitant les stéréotypes. La mort de Calmette serait le résultat d’un réflexe féminin incontrôlé, tout cela ne serait qu’un crime passionnel, commis sous un coup de folie. Des psychiatres se succèdent à la barre pour évoquer un état de stress continu engendrant un dédoublement de la personnalité. Après 50 minutes de délibération, le jury acquitte Henriette Caillaux le 28 juillet 1914. Henriette peut remercier son mari. En effet, en coulisse, depuis son arrestation, il se démène pour amadouer juges et procureur général. La veille du procès, ce dernier est décoré du grade de commandeur de la Légion d’honneur. Un ami, Jean-Bienvenu Martin est nommé ministre de la Justice. Et, surtout, une indiscrétion de l’huissier permet à Labori de diligenter une enquête sur les membres di jury afin de récuser tout ceux ayant un penchant à droite.

Henriette Cailaux

Henriette meurt en janvier 1943, son époux l’année suivante.