Une fois par mois, notre journaliste investit les séances de comparution immédiate et nous livre un compte-rendu de cette justice de l’instant.


« Quand les molosses de la police se transforment en bolosses de l’injustice ! »

La voix résonne, grave et claire, elle emplit la salle du tribunal au maximum de sa capacité. Lorsque le prévenu parle, aucune autre voix ne peut se faire entendre. Il le sait, il en joue. Mais il a la fanfaronnade discrète, qui colle parfaitement à son physique passe-partout. Mince, élancé, Monsieur Tout-le-monde ne comprend pas ce qu’il fait là. Il ne la ramène pas mais sa voix se teinte de courroux CSP+. Et comme un acteur de boulevard, quand vient les rires, vient la confiance. Et Monsieur Tout-le-monde tire sur la corde; un peu trop.
« Si je suis là, c’est uniquement dû à la duplicité de la police, monsieur le Président ! »
Derrière lui, son avocat acquiesce sans trop savoir où son client veut aller. Acquiescer, c’est son métier. Dans ce genre de comparution, il y a peu de vocation. Sans doute n-a-t-il même pas lu le dossier. Sans doute s’est-il contenté de quelques questions à l’oral. Alors, l’avocat fait ce qu’il peut, il fait ce qu’on lui a appris. Il acquiesce dans sa robe en consultant des notes. Monsieur Tout-le-monde maitrise.
« C’est-à-dire ? » demande le juge.
 » A aucun moment, l’agent de police qui m’a appréhendé ne m’a révélé son métier. Pire, tout au long de la conversation, il m’a fait croire qu’il était une toute autre personne. Monsieur le juge, j’accuse et j’affirme, ici, que cet agent de la paix n’est rien d’autre qu’un pousse-au-crime ! »
Quelques rires discrets s’échappent entre deux bâillements dans le fond de la salle. Monsieur Tout-le-monde les prend pour des encouragements.
« J’ai été obligé de commettre une infraction ! La police m’y a forcé. »
« La police a parfaitement le droit, dans le cadre d’une interpellation, de dissimuler son identité… » tente le rapporteur.
« Dans quelle série ? The Wire ? NCIS ? Le fait est que je n’aurais rien commis de répréhensible si l’on ne m’y avait pas forcé. Point final. »
« L’interpellation de mon client est parfaitement illégale, oui » reprend l’avocat, « l’article du code pénal… »
« Quand les molosses de la police se transforment en bolosse de l’injustice, ça donne ça ! » s’écrit Monsieur Tout-le-monde en ouvrant ses bras en croix.

L’interpellation étant effectivement déclarée illégale, Monsieur Tout-le-monde put sortir du tribunal libre comme l’air.

« Mais votre cliente, c’est une vache ! »

« Toute ma vie, j’ai été en contrôle total de moi-même » prévient le trentenaire bodybuildé. « Corps » dit-il en se tapant le torse, « esprit » ajoute-t-il en se tapant le front, « et…. » hésite-t-il en faisant de vagues moulinets au-dessus de sa tête, « âme. » « Corps, esprit et âme » résume-t-il.
« Ce n’est pas ce que dit ma plaignante » fait remarquer un avocat.
« Mais votre cliente, c’est une vache ! » lui rétorque le bodybuildé.
« Monsieur X ne veut pas dire cela, bien entendu » tente de rattraper son conseil.
« Non, mais elle le sait, je lui ai déjà dit, elle le sait, elle peut pas le cacher qu’elle est grosse ! Enfin, je veux dire, on le voit. Regardez-là, ça se voit qu’elle est grosse. »
« Vous confirmez donc avoir insulté ma cliente ? »
« Non mais votre cliente, avant, c’était ma cliente. Elle est venue dans ma salle pour maigrir, pour faire du sport. A ce qu’elle a prétendu, bien sûr parce que, en fait, madame, c’est une chaudasse. Elle a allumé tous les coachs sportifs. Moi, le harcèlement, qu’il vienne d’un homme ou d’une femme, c’est niet. Alors je lui ai dit, c’est simple, soit elle se concentrait sur son programme pour maigrir, soit je la virais de ma salle. Et que mes coachs, c’est pas des sex-toys. Moi machin metoo, je veux bien, je suis peut-être un peu macho, mais le respect, c’est dans les deux sens, saperlipopette. »
« Je… Je… Monsieur ! » balbutie l’avocat de la plaignante, pris de court.
« Et là, madame veut qu’on la rembourse et qu’on lui donne des dommages et intérêts mais moi je dis la vérité. Des gros, des grosses, j’en ai dans ma salle et je le leurs dis qu’ils sont difformes, je suis cash, moi. Non, ce que madame a besoin, c’est de… Badoo ou Tinder. Et vite. »

Au vu des témoignages des coachs et autres adhérents de la salle de sport, la plaignante a été débouté de toutes ses demandes. Le gérant a, lui, été condamné à lui verser un euro de dommages et intérêt.