« Il a des mains qui ne vont pas avec son métier » est la première chose à laquelle je pense en rencontrant mon interlocuteur. Je le lui dis et il rit. « J’ai des mains d’étrangleur ! » me confirme-t-il. Un frisson me parcourt, malgré moi. L’homme qui s’installe en face de moi est massif, le cheveux court, à la militaire. Militaire d’ailleurs, il l’aurait été, ou légionnaire, voir même les deux. Son premier métier est auréolé de mystère, il en parle très peu et lorsqu’il le fait, c’est à mots couverts, ourlés de menaces et de sous-entendus. C’est pourtant l’objet de ma visite. Lorsque je le lui fais remarquer, il hausse les épaules en arborant le sourire naturel de ceux dont il est impossible de dire s’il est sincère ou si c’est celui du loup se pourléchant les babines.

C’est un contact dans l’armée qui m’a envoyé dans ses griffes, un contact avec qui je traite souvent et dont je ne peux soupçonner la malveillance. En écoutant mes questions dans son Defender1, il avait botté en touche, sans réponses précises. Quelques jours plus tard, il me donnait le contact d’un anesthésiste. Ce dernier, à présent face à moi, me jaugeait en silence depuis cinq bonnes minutes.

« Donc, vous souhaitez faire un article sur les sérums de vérités ? »

J’acquiesçais, hochant la tête, en mode timidité inconsciente, pour aussitôt me justifier :

– L’idée m’est venue après un film d’espionnage, oui. Il y a toujours un moment où l’un des protagonistes l’utilisent à des fins plus ou moins nobles. Et je me suis posé la question du coup. Est-ce que cela existe ? Parce que, dans les films, c’est radical.
– Vous avez déjà interviewé des gens qui ont subi ce genre d’interrogatoire ?
– Qui le prétendent en tout cas. Mais leurs témoignages sont trop loufoque pour être pris en compte. Et vous ?
– Ah, ça, dit-il en balayant l’air de sa main. Aujourd’hui je suis un simple anesthésiste.

Je me rendis compte alors que je perdais le combat. Je répondais à toutes ses questions, et lui, à aucune.
– J’ai entendu pourtant parler de votre surnom, Docteur Sommeil et Monsieur Vérité.
Cela le fit rire.
– Je ne sais pas comment je dois le prendre. Aujourd’hui, si j’endors mes patients, c’est en vue d’une opération pour leurs sauver la vie.
– Ce qui n’était pas le cas quand vous étiez militaire ?
– Je n’ai pas été vraiment militaire. Mais j’ai travaillé avec eux, il est vrai.
– Et vous administriez du sérum de vérité ?
– Je sens que je vais vous décevoir. Les sérums de vérités, ça n’existe pas. A part dans la fiction.
– Ah, dis-je en m’enfonçant dans le fauteuil, effectivement déçue.
– Du moins, le sérum fantasmé. Il n’y a rien qui puisse vous faire révéler vos secrets par magie.

Selon lui, le sérum de vérité a été découvert en 1915 par le docteur Robert Ernest House dans le cadre d’une expérience sur des femmes enceintes. Il remarque qu’après administration d’une solution médicamenteuse, celles-ci sont plus enclines à répondre aux questions, de façon instantannée et sans réfléchir.

– Un sérum de vérité, ce n’est que cela. Un amas de médicaments qui vous fait baisser la garde, rien de plus. Il n’y a aucun miracle. Cela peut être des barbituriques, de l’alcool et j’en passe. Chaque individu réagit à sa manière au composé administré. Mais pas que. Il faut aussi que le sujet soit conditionné. Qu’il accepte que le contenu de la seringue abolira toutes ses défenses. Il y a toute une mise en scène à mettre en place pour améliorer l’efficacité d’un sérum de vérité.

Le sérum de vérité agit en fait sur un neurotransmetteur (le GABA) qui se fixe à la surface des neurones et rend plus difficile leur activation. En gros, le sérum sature les parties du cerveau chargées de la planification, la réflexion et la conscience, toutes largement sollicitées pendant la conception d’un mensonge.

– C’est un peu comme un anesthésiste. On doit trouver le bon dosage pour maximiser l’efficacité, conclut-il dans un demi sourire.


1Véhicule militaire de type 4×4