Il y a dans la ville une odeur de soufre qui vous prend aux narines à la descente du train. Un vent de révolte permanente semble souffler du sud vers le nord. Marseille fait la nique aux parigots, fait la chasse aux immatriculations 75, elle voit d’un mauvais œil tout ce qui n’est pas estampillé sud.

Après quelques heures de déambulations dans ses rues semi-propres, après une dizaine de conversations improvisées, la première impression s’estompe et s’adoucit. Marseille est une ville comme les autres, qui sent le poisson et le pastis, qui sent le soleil et la courgette. C’est une ville qui doute, mais qui le crie. C’est une ville éléphantesque dans un magasin de porcelaine. Marseille, c’est le crieur de nouvelles dans une bibliothèque. La ville accouche de freaks qui lui ressemble, forcément. Bernard Tapie en son temps, sulfureux bulldozer, y reste une icône. Qui s’étonne encore que le Professeur Didier Raoult soit le directeur de l’Institut Hospitalo-Universitaire (IHU) basée à Marseille ?

Une lointaine musique de cirque attire mon attention. En me rapprochant de la source, je vois apparaître un camion publicitaire accueilli par des klaxons et des bravos. Le visage du Professeur Raoult y apparait, calme, sérieux. « Marseille et le reste du monde vous aiment et vous soutien (sic) Professeur Raoult » y lit-on.

« Bien sûr qu’on le soutient » me confirme un homme dans la file d’attente d’un centre de test. « Il fait ce qu’il faut faire quand les autres ne font rien. Dans les quartiers nord, sans lui, y aurait aucun centre de test, c’est pas le Gouvernement qui a fait ça. Non, eux, ils sont en train de réfléchir à comment regagner tout le fric perdu. »

« Si tu veux » commence un autre patient un peu plus loin dans la file, « si tu veux, y a deux mondes qui s’affrontent et on le voit bien avec cette crise. Y a nous, les pauvres, les vieux, les basanés et puis y a eux. Une fois t’as compris ça, t’as tout compris. »

Le coronavirus, comme révélateur d’une nouvelle lutte de classe ? Ou la juste continuité d’un phénomène amorcé bien avant la crise ? Pour éviter tout danger et tuer dans l’œuf le rebelle qui tient tête aux politique, les hautes autorités de la République ont décidé d’agir. Les articles de journaux, les reportages télé et autres interviews exclusives se succédant, ils n’avaient plus le choix.  

Perçu comme un danger par une République qui craint par-dessus tout les outsiders, l’Élysée improvise une visite de l’IHU, début avril, en plein confinement. La côte du rebelle se prend un coup dans l’aile. Du moins était-ce le but de la manœuvre. Pour autant, est-ce que cela a fonctionné ?

« Droite, gauche, Raoult, il en a rien à foutre » me dit un homme qui sort de l’IHU. « Au lieu de clash, Raoult il teste et soigne et basta. Que ca marche ou pas, il est le seul à avoir proposé un truc positif. »

« C’est pas comme l’autre ragondin, là » ajoute sa femme, « le compteur de morts, quelle tristesse, ce gars-là. Tu m’étonnes qu’on soit tous devenus parano ! »

Il y a dans la ville une odeur de poudre – mais de poudre mouillée. Il y a dans la ville une odeur de soufre – celle des ordures qui jonchent le sol. Il y a dans la ville un reste de fierté incarné par ses fiers-à-bras qui crient à l’élite « Viens donc voir par ici si tu l’oses. » Marseille, la mal-aimée, Marseille la mal-comprise, Marseille gangrenée par les apparatchiks, la corruption et les pots-de-vin, Marseille aimera toujours les outsiders, les forts-en-gueule, ceux qui tiennent tête face à ceux qui décident. Cantona, Tapie, Raoult ? Cherchez bien. Ils sont tous Made in Marseille.